L’Épicerie Européenne : la « bella Italia » de la rue Saint-Jean

Jusqu’à la semaine passée propriétaire de l’Épicerie Européenne et citoyen longtemps engagé dans Saint-Jean-Baptiste, Francesco Colarusso raconte l’héritage de ses parents visionnaires tout en posant son regard de géographe sur l’évolution du quartier depuis que le mythique commerce a ouvert ses portes en 1959.

À juste titre, le père de Francesco, Emilio, l’« Italien le plus connu de la ville de Québec » rappelait-on à son décès en 2015 à l’âge de 89 ans, a fait l’objet de vibrants témoignages « pour son esprit ouvrier ». Son fils aîné évoque le parcours de vie du sympathique fondateur de l’Épicerie Européenne.

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Mon père était natif du village d’Avelino. Il a fuit la misère de l’après-guerre en 1951 pour migrer à Montréal. C’est là qu’il a épousé en 1956 ma mère, Maria Azzuolo, aussi d’origine italienne mais née en Ontario. Et c’est dans le commerce d’alimentation de mon grand-père maternel de la rue Saint-Zotique qu’il a appris le métier…

Coup de foudre pour Québec

Aux premiers jours de son « voyage de noces en train pour le Lac-Saint-Jean », le couple Colarusso voit son destin bouleversé à l’escale de l’hôtel Victoria, raconte Francesco.

En se promenant à pied dans les environs, mon père est aussi tombé en amour… avec la ville ! Mes parents ont vite constaté que l’offre alimentaire d’importation était à peu près absente dans le Vieux-Québec, et même plus loin sur la rue Saint-Jean où il y avait en plus de beaux locaux disponibles…

Emilio Colarusso craque pour l’emplacement à louer du 425 rue Saint-Jean, en face de l’église Saint-Jean-Baptiste, « l’endroit idéal pour enfin partir à son compte en octobre 1959 en fondant son Épicerie Européenne », poursuit le commerçant. « Mais ma mère, une “indécrottable” montréalaise, ne voulait pas s’en aller…”

Pendant quatre ans, mon père a donc fait la navette en train entre les deux villes. Il fermait l’épicerie le samedi soir, se pointait à la gare, repartait de Montréal tôt le lundi matin et rouvrait à midi, jusqu’au jour où ma mère a fini aussi par déménager avec les petits…

Produits alimentaires à l’avant-garde

L’épicerie ouvre en 1959, au 425 rue Saint-Jean.

Au début des années 1960, la clientèle de l’Épicerie Européenne en est une « essentiellement d’immigrants bien établis dans Saint-Jean-Baptiste », fait remarquer Francesco. Parmi eux, beaucoup d’étudiants de l’Université Laval, des Maghrébins, des Portugais, des Espagnols, des Français… et de plus en plus d’Italiens ! « C’était le boom des banlieues, et les immeubles qui se construisaient plus à l’ouest étaient dispendieux. Mais ici, on pouvait vivre à huit dans un taudis “5 et demi”… »

Emilio Colarusso dans la boutique, en 1959. Photo : archives de la famille Colarusso

Maria Azzuolo et Emilio Colarusso dans les années 1970. Photo : archives de la famille Colarusso.

Pour cette clientèle généralement peu fortunée, le commerce offrait pourtant « plein de produits d’avant-garde sur des étagères très hautes entre des allées étroites », ajoute avec fierté Francesco :

À part peut-être Bardou, plus loin sur la rue Cartier, l’Épicerie Européenne était la première dans le secteur à vendre sous un même toit des produits européens, asiatiques ou d’ailleurs, comme la banane plantain. À l’époque, m’a raconté mon père, c’est ici qu’un inspecteur des aliments a vu pour la première fois de sa vie des artichauts ! […] Mes parents ont toujours eu comme mentalité de vendre des marques de produits comme des huiles d’olive que les gens consomment ailleurs, et nous avons conserve cette tradition…

Maria Azzuolo, dans la boutique (années 1970). Photo : archives de la famille Colarusso.

Du 425 au 560 rue Saint-Jean

Enfants, témoigne Francesco, le vieux commerce était un peu notre garderie alors qu’on habitait sur la rue Dolbeau. On s’amusait dans les allées en revenait de l’école primaire Notre-Dame du Chemin. […] Les gens aimaient beaucoup cet endroit avec plein d’odeurs et qui ressemblait de plus en plus à un souk…

En débutant par Francesco en 1973, les trois garçons et la cadette mettent peu à peu la main à la pâte de l’épicerie familiale. De plus en plus de Québécois de souche fréquentent l’Épicerie Européenne, si bien que 20 ans après son ouverture, faute d’espace, Émilio Colarusso doit se résoudre à quitter le 425 rue Saint-Jean.

En 1979, mon père a profité de la fermeture de Papillon pour acheter la bâtisse du 560 rue Saint-Jean, avec son local beaucoup plus vaste que l’épicerie occupe depuis. On a récupéré les meubles de l’ancienne mercerie, et la famille a déménagé au-dessus du rez-de-chaussée.

L’Épicerie Européenne en octobre 2017. Photographie Jean Cazes.

Même pendant ses études en géographie urbaine à l’Université Laval qui ont mené à la rédaction de La rue Saint-Jean : dégradation de sa fonction commerciale depuis 1960 – mémoire témoignant de son engagement dans le développement de son quartier -, Francesco reste fidèle à l’épicerie. Il confie  :

Mon père a “lâché prise” du commerce à partir du décès de ma mère en 1988. Je dis souvent à la blague : “Il aimait jaser avec les clients, pendant qu’elle travaillait” ! […] Mon frère Gianni et moi avons pris le relais et poursuivi la modernisation de l’épicerie…

En 1984, la première étape de cette modernisation avait pour but d’améliorer la présentation des produits et d’installer « des frigos italiens pour la charcuterie et le fromage ». « Nous sommes alors devenu une référence ! », affirme Francesco. Vingt ans après, initiée par Gianni, la seconde étape vise cette fois à redonner « un look plus méditerranéen « à l’Épicerie Européenne. La designer Hélène Champagne a notamment restauré l’« espèce de coupole » qui agrémente joliment, depuis, l’ambiance ensoleillée de l’Épicerie Européenne.

L’épicerie aujourd’hui

Aujourd’hui, dix employés passionnés contribuent toujours au succès de l’Épicerie Européenne. Plusieurs sont d’origine italienne, à l’image de son fondateur…

Je dirais que 75 % des  clients sont désormais des Québécois de souche, estime Francesco. L’épicerie exotique un peu « mic-mac » qu’il y avait autrefois offre maintenant davantage de produits d’origine européenne. Les fromages et charcuteries, les sandwichs à l’italienne et le prêt-à-manger sont ses grandes forces.

Francesco se dit optimiste quant à l’avenir de l’entreprise familiale. Il conclut :

Dans Saint-Jean-Baptiste, il y a de plus en plus de jeunes familles qui s’ajoutent aux résidents de longue date, et il faut en tenir compte. […] Les commerces changent vite, les rues commerciales se transforment, les gens magasinent beaucoup dans les grandes surfaces, et il faut s’adapter à ça. […] Je fais partie d’une autre génération. Comme mon père en 1959, il faut laisser la place aux nouveaux commerçants qui ont une autre vision !

Par | 2017-11-25T18:04:07+00:00 22/11/2017|Catégories : Art de vivre et consommation, Les gens d'ici|Mots-clés : , |1 Comment

À propos de l'auteur :

Jean Cazes
Géographe et archiviste, j’ai pris racine dans les quartiers centraux en 1989. Journaliste à la pige depuis lors, j’ai notamment travaillé pour Franc-Vert, Forêt Conservation et Géo Plein Air. Recherchiste à TéléMag (« Dossier actualité ») puis coréalisateur/coanimateur d’une émission estivale à CKRL 89,1, j’ai aussi collaboré en 2001 à la relance du journal de rue La Quête à titre de rédacteur en chef. En 2009, j’ai quitté le blogue Québec Urbain afin de développer le volet « média hyperlocal » de Monlimoilou.com où j’assume depuis les fonctions de journaliste, chroniqueur et photographe. Portraits de commerçants, événements culturels, urbanisme et « capsules d’histoire » sont quelques sujets que je couvre aussi à l’occasion pour Le Bourdon.

Un commentaire

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