Entrevue avec un des artisans du Carrefour international de théâtre

Tandis que le Carrefour international de théâtre se met en branle ce mardi 22 mai, nous avons voulu en apprendre un peu plus sur l’un des metteurs en scène qui sont invités cette année. Nous avons donc rencontré Christian Lapointe, qui a créé La Souricière, l’un des tableaux du parcours déambulatoire « Où tu vas quand tu dors en marchant ». Ce tableau met en scène des mannequins représentant des manifestants et des policiers. À peine quelques jours avant le sommet du G7, qui se tiendra les 7 et 8 juin à La Malbaie, cette œuvre prend un sens bien singulier…

Entrevue réalisée par Willem Fortin le lundi 21 mai.

Christian Lapointe est né dans la région de Québec en 1978. Il a emménagé dans le quartier Saint-Jean-Baptiste quelques années avant le Sommet des Amériques. Il a ainsi connu le sommet en tant que résident… et manifestant à ses heures. Nous lui avons demandé s’il avait puisé son inspiration pour la création de La souricière à la source de ces événements. La réponse est plus nuancée.

Christian Lapointe. Crédit photo: Maude Chauvin.

C. L. : Ils (les organisateurs du parcours « Où tu vas quand tu dors en marchant… ? ») m’ont dit « veux-tu faire le parcours cette année, on te donnerait la rue Jacques-Parizeau » […] je me suis demandé : « qu’est-ce qu’on fait sur cette rue-là? » Moi, si je suis pour faire quelque chose in situ, je veux que ce soit les lieux qui m’indiquent ce que je dois faire. Les premières recherches que j’ai faites m’ont permis de découvrir qu’on avait changé le nom de la rue il n’y a pas longtemps. Avant, c’était la rue St-Amable. C’était ainsi nommé à la mémoire d’Amable Berthelot [1] […] La personne qui portait le nom de cette rue-là, c’était quelqu’un qui avait voulu instruire les gens, qui avait créé la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, et qui avait été arrêté parce qu’on pensait qu’il faisait partie des insurgés. Ça m’a rappelé que cette rue-là a souvent été le théâtre de répression de manifestations. J’ai eu l’idée : cette rue-là, la barrière passait juste ici lors du Sommet des Amériques. Puis en 2012, durant le printemps Érable, cette rue-là a été le théâtre de manifestions et de répression policière. C’est de là que m’est venue l’idée de refaire ces événements, […] C’est le lieu qui a indiqué le contenu. […] En même temps il y a l’idée que, dans un temps de la manif, tu es en train de courir pour te sauver. Là j’ai eu l’idée de permettre qu’on déambule plutôt que de courir. Dans une zone de conflit, normalement, on n’a pas le temps de déambuler. Là, on a le temps de le faire.

Nous lui avons aussi demandé comment il avait abordé le défi de mettre en scène un tableau fixe, par comparaison à une pièce de théâtre ?

C.L. La narration de cette scène vient de la déambulation du public. […] le public va devenir les manifestants qui complètent le tableau. […] La trame narrative, c’est le lieu, le parcours qu’on fait entre une zone pacifique, qui est un univers de couleurs pastel. On dirige ensuite le public vers une zone de conflit. On y voit des images plus classiques de manifestants avec des bâtons de hockey, qui renvoient les fumigènes aux policiers. Entre les deux, il y a une zone qu’on peut considérer comme l’épicentre du pouvoir. La narration se fait avec le mouvement du public. […] En plus de cela, la tension monte avec une trame sonore, des lumières, qui donnent parfois l’impression de l’intervention imminente de la police, les hélicoptères. […] Selon le moment ou le spectateur arrive, la trame aura une certaine gaieté ou une intensité.

Et comment aborde-t-on la notion de conflit dans un quartier qui a été marqué par des manifestations troublantes de contrôle des foules ? Craint-il de faire remémorer ces traumatismes à certains ?

C.L. Dans La Souricière, on n’est pas directement sur la reproduction exacte de ce qui s’est passé. Des manifestants ont des têtes d’animaux, l’ambiance sonore prend parfois des ambiances de fête foraine. Par exemple, le bruit des gaz lacrymogènes se transforment en bruits de feux d’artifice. Il y a aussi un jeu de décalage qui fait en sorte qu’on pose un autre type de regard que celui qu’on porte sur les vrais événements. Après, si on a été traumatisé, c’est probablement qu’on en faisait partie involontairement. Là on a l’occasion d’y aller, mais en étant volontaire. Cela permet d’exorciser l’affaire. C’est fait aussi pour qu’on soit en sécurité dans La Souricière. Pendant les deux semaines qu’on est là, il n’y aura pas la fumée qui va nous piquer les yeux, pas de distribution de poivre.

Vous vous êtes aussi lancé dans le projet « Constituons ». En quoi cela consiste ?

C.L. Je propose d’utiliser le théâtre pour faire l’assemblée constituante du Québec. Au regard de cette œuvre-là (Constituons), que je viens d’annoncer publiquement et que je vais faire sur une année, c’est sûr que, tout d’un coup, La Souricière prend une autre allure, à quelques dizaines de mètres de l’Assemblée nationale. Pour moi les œuvres sont imbriquées l’une dans l’autre. La Souricière appelait Constituons, les deux dialoguent ensemble. […] J’ai demandé à l’Institut du Nouveau-Monde, qui est un organisme à but non lucratif dont le mandat est d’accroître la participation des citoyens à la vie démocratique – ils sont spécialisés dans les consultations, jury populaires, les processus participatifs, les référendums municipaux – de faire le design de l’assemblée constituante citoyenne du Québec, comme si j’étais le gouvernement.  Au théâtre, on fait « comme si ». Ici (sur la rue Jacques-Parizeau), on fait « comme si » il y avait une manifestation. Dans deux semaines, ce sera le G7, il y aura la manif pour de vrai. Dans l’espace, il y a de la place pour les vrais événements, mais dans le « comme si » on peut développer autre chose. […] dans la pratique artistique, il y a cette idée-là de trouver des endroits qui ouvrent le flanc, qu’on peut entrer dedans pour faire voir comment certaines choses sont ridicules. […] J’ai réussi à rallier un organisme crédible avec une série de rencontres théâtrales, dont le mandat est d’animer le débat public. Par un jeu de déplacements, on arrive à amener sur la place publique des enjeux réels. Ce même jeu de déplacement fait que les gens qui vivent en banlieue, dans le confort de leur foyer, quand tout ce qu’ils voient c’est Radio-Canada qui leur dit qu’il y a des casseurs et, pendant qu’on leur montre des casseurs, on ne parle pas de ce que fait la police, on ne montre pas ce que font les corporations. […] En jouant avec ces choses-là, on peut arriver à dépasser la vision de ces gens-là qui considèrent que la police est le « bon droit », tout d’un coup on peut leur permettre d’avoir un regard peut-être un peu moins manichéen sur des enjeux comme ceux-là.

Le Carrefour international de théâtre offre une programmation diversifiée du 22 mai au 8 juin. Plusieurs spectacles seront présentés dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, notamment le parcours déambulatoire Où tu vas quand tu dors en marchant… ? et des spectacles dont les représentations sont offertes au Grand théâtre de Québec. Découvrez la programmation complète sur : https://www.carrefourtheatre.qc.ca.

 


[1] Amable Berthelot était le père adoptif d’Adèle Berthelot, épouse de Louis-Hippolyte Lafontaine, qui rendit visite à de nombreuses reprises aux anciens collègues de son mari à la Prison du Pied-du-Courant. Amable Berthelot s’était distancé du Parti patriote peu avant les batailles de la rébellion des Patriotes. Source : http://www.assnat.qc.ca/fr/deputes/berthelot-amable-2043/biographie.html.

À propos de l'auteur :

Willem Fortin
Je suis le père de quatre enfants que ma conjointe et moi avons élevés en ville. Contrairement à la croyance populaire, nous demeurons convaincus que le centre-ville est un milieu parfait pour les enfants. En plus de pouvoir se déplacer facilement de la maison à l'école, ils acquièrent une grande autonomie pour tous leurs déplacements: d'une slush achetée au dépanneur à la visite chez des amis, ils sont capables de tout faire par eux-mêmes. De toute façon, nous avons renoncé à avoir une voiture depuis belle lurette! Mes textes portent sur la vie de famille en ville et sur la mobilité active et en transports collectifs.

Un commentaire

  1. […] La souricière de Christian Lapointe, rue Jacques-Parizeau, nous plonge au coeur de la répression policière, rendue d’autant plus absurde que les mannequins ont des têtes d’animaux. Une installation qui résonne tout particulièrement à l’approche du G7, dans deux semaines. […]

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