Roosevelt Avenue, premier chapitre

Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… En ce début juin 2018, voici donc les premières lignes de “Roosevelt Avenue”. 

Le vent soufflait. Il soufflait fort. Il y avait un grand arbre, un conifère, tronc brun, aiguilles vertes. Les aiguilles étaient en gros bunch bleu-vert sur les branches, et ces flaques de peinture bleue-verte … elles recevaient le vent. L’arbre ployait lourdement vers la gauche du tableau.

Oui, c’était une peinture. C’était la reproduction-couleur d’une peinture. Et je grimpais sur le divan de notre living-room pour la voir comme il faut. Je voulais la voir de très très près. J’avais peut-être cinq ans. Je me sentais dans cette forêt, je me sentais sur le bord de ce lac.

Et le lac! Le lac était couvert, totalement couvert, de vagues vertes, bleues, blanches, brunes, mauves, rouges. (C’était des traits, des épais traits de pinceau faits par Tom Thomson — ce que je ne savais pas encore, que je ne saurais pas pendant longtemps. C’était The West Wind.)

Un lac wild, et un pin maigre, presque rachitique. Maigre, mais il pliait-et-ne-craquait-pas. Il était indéracinable.

Le tableau avait un peu moins d’un mètre de long, peut-être vingt pouces de haut. Il était la pièce-clé de notre chez-nous dans une ville qui s’appelait Ottawa, dans, je pense, l’année 1947.

Et le souvenir est avec moi, dans la ville de Québec soixante-et-dix ans plus tard.

À cinq ans on voit plein de choses, et on les assimile dans notre tête de cinq ans. La mémoire est riche. Elle a des couleurs, des senteurs, un sens de la relation entre les différentes pièces d’une maison … Mais elle n’est pas documentée. Elle est en dehors du monde et de l’écriture.

Alors, quand on cherche à la dire en écriture, cette mémoire qu’on possède, on se met à utiliser des noms et des faits qu’on n’avait pas encore appris quand on avait cinq ans. (Le peintre s’appelait Tom Thomson … sa peinture, The West Wind …) On n’a appris ces faits que plus tard.

Ainsi, dans mes vrais souvenirs, nous sommes toujours deux garçons dans notre famille. Un duo, Malcolm et Ian. Notre maison n’a rien de spécialement neuf pour moi. Elle a toujours été là. C’est le lieu de notre vie, le cadre, la cabane. Le mur avec le tableau du pin ployant sous le vent d’ouest a toujours été là ; et l’arbre, le vent, le lac, sont dans mon imagination depuis l’Origine des choses.

Mais je sais maintenant que non!

Je sais que notre maison était assez récemment construite, quand j’étais petit gars. Mon père et ma mère l’ont fait bâtir avec l’aide de la « Central Mortgage and Housing » canadienne, dans le temps de la guerre. Ils attendaient la naissance du garçon qui deviendrait Malcolm. Et ils s’habituaient à vivre dedans, dans les trois premières années de ma vie.

Pendant ces trois années qui échappent à ma mémoire consciente, j’étais leur seul enfant. Et puis Ian est arrivé.

Ian naît en juin ’44. J’ai pas un souvenir de cette naissance, mais j’ai un feeling. Charlotte disait : « J’ai eu Ian la semaine avant que le Canada et les alliés débarquent en Normandie, le 6 juin 1944. J’ai tenu mon garçon dans mes bras, et la radio nous donnait des nouvelles de minute en minute. Tout l’hôpital en parlait. Les nazis reculaient. La fin de la guerre, on l’entrevoyait. » Désormais, Ian était là! J’avais trois ans. J’avais mon premier et mon plus solide partenaire dans la vie.

Ma première image de lui, c’est un petit Ian, les cheveux très bruns — ses yeux brillent — il est assis dans sa chaise-haute — soir d’été — la lumière du jour encore pleine. Nous sommes dans la cuisine. lieu de nos repas. Et soudain il tombe.

Je ne me souviens pas comment, exactement. Il se blesse le menton, son sang est très profondément rouge. Charlotte est là, notre mère est là. Ewart, notre père, n’est pas là. Est-il dans la pièce à côté? Est-il absent de la maison?

« Ian! »

Charlotte est horrifiée, son bébé hurle, l’accident la galvanise. L’accident me fait vouloir, moi aussi, faire quelque chose. Secourir mon petit frère. Mais je ne sais pas quoi faire. Je me lance de la table. Je vais vers le frère qui pleure, je vais vers la chaise haute renversée. Charlotte recueille Ian dans ses bras. L’affaire de sept secondes.

Je me lance … et là, mon souvenir s’arrête. Ewart arrive-t-il vite? Oui, sûrement. Ewart et Charlotte sont dans la trentaine. Ian est dans sa première année. Moi je suis dans mes quatre ans. Le petit gars blessé est secouru par Charlotte et Ewart, il est amené à l’hôpital, les parents le veillent, il entame sa guérison. Sûrement, tout ça arrive. Ian Reid survit, il refleurit. La famille Reid forme ses rangs autour de lui. Le moment de douleur passe. Le bonheur se rebâtit.

Voilà pour le début des choses. Le début des choses, sur Roosevelt Avenue, à Ottawa, au milieu du vingtième siècle.

Ensuite viendra … la suite

Retrouvez ici le deuxième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright  Malcolm Reid

Par | 2018-10-14T06:54:08+00:00 02/06/2018|Catégories : Culture et éducation|Mots-clés : , |2 Commentaires

À propos de l'auteur :

Malcolm Reid est un écrivain du Faubourg Saint-Jean-Baptiste à Québec. Il habite le quartier depuis longtemps, et il est actif dans ses mouvements citoyens. Ses sujets sont littéraires, musicaux, politiques: il écrit sur ce qui l'intéresse. Et il écrit dans deux ou trois formes, fictives et factuelles. Prosaïques et poétiques. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers...

2 Comments

  1. Andrea 29 octobre 2018 à 16 h 45 min - Répondre

    Je viens de découvrir votre blog, Malcolm. Ian m’a toujours dit qu’il était debout dans sa chaise-haute, quand il a tombé!

  2. […] ici le premier chapitre de Roosevelt […]

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