Roosevelt Avenue, 2: Le président

Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

J’appelle ce récit que je fais de ma jeunesse: Roosevelt Avenue. Pourquoi?

J’explique.

Quand mes parents attendaient mon arrivée, ils étaient en train de faire construire une petite maison de deux étages sur une rue qui s’appelait Roosevelt Avenue.

C’était en 1941, c’était à Ottawa. Dans l’été de cette année, vient ma naissance. Et à la fin de cette année — après presque deux années de guerre, pour les Canadiens — les États-Unis ont décidé de rejoindre les alliés contre Hitler. C’était le président Franklin Delano Roosevelt qui a pris la décision.

À ce moment-là, je venais de naître. Je ne peux pas connaître ce temps. J’en parle en suivant une logique, simplement. Dans une nouvelle banlieue, la ville d’Ottawa veut honorer le pays voisin, nouvellement acquis comme allié. Veut honorer son président. Et Roosevelt, c’était un président réformateur, un politicien plus grand que nature.

J’ai grandi dans cette maison, cette maison blanche et noire. J’y ai grandi sans rien connaître de l’ère du Président Roosevelt … qui était décédé, je le sais maintenant, juste comme la guerre finissait, après avoir été élu pour une quatrième fois. Roosevelt Avenue, pour moi, était simplement le nom d’une rue. C’était chez nous.

(En passant, il y a une rue Roosevelt à Québec, aussi! Et, près de la Porte Saint-Louis, il y a une petite statue représentant Franklin D.)

« Quand j’étais petite fille, m’a dit Charlotte, quasiment tout le monde dans le village était Métis. Au moins un peu. Il y en avait qui ne voulaient pas l’admettre, naturellement. On était au Manitoba, hein? On était sur les bords de la Rivière Rouge. »

Le village était Saint Andrews, Manitoba, et l’époque était la deuxième décennie du vingtième siècle. Au moment où commencent les souvenirs d’enfance de Charlotte, la Première guerre mondiale ne menace même pas … quand son enfance finit, la guerre a eu lieu, on est dans l’après-guerre. On est dans la Winnipeg General Strike.

Pourquoi je mets une majuscule au mot Métis? La majuscule est nécessaire je pense, car Charlotte utilisait le mot à la manière de l’Ouest canadien, à la manière de la langue anglaise au Canada. Ce n’est pas exactement la même chose que le mot français métis. C’est plus spécifique. On comprend qu’il s’agit de gens des provinces des Prairies, descendus d’unions entre Amérindiens et blancs dans le commerce de la fourrure, dans la colonisation de l’Ouest. Des gens qui en sont venus à se concevoir comme une nouvelle nation. Plus récemment j’ai vu ce fait écrit et prononcé Mitchif. Charlotte, elle, le prononçait May-Tee.

« Ma mère, dit Charlotte, n’était pas le genre à les nier, ses racines indiennes. Elle était Rosalie Macdonald … elle avait été élevée dans un poste de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson, elle avait appris la langue des Cris, et parfois elle nous parlait dans cette langue.

« Kee kee
Kaïyane
A-wop a-mane
Agana-shish
Ta matu …
Eh-
hinh!

« Ça c’est une phrase en Cri qu’Annie et moi avaient apprise de notre mère. Tu l’as? Répète-le, tu veux? Répète-le un couple de fois, Ian. Répète-le, Malc. Oké? Vous l’aurez facilement …

« Mais honnêtement, les gars, je ne suis pas capable de vous dire ce que ça signifie. C’était dans les histoires que Rosalie nous contait. Elle nous a appris à chanter une des ces vieilles hymnes anglicanes en Cri, aussi. Quand vot’ tante Annie va être là, on va la chanter pour vous. On est un peu timides toutes seules. Ma mère était très religieuse, tu sais, très croyante. Elle n’était pas comme nous. Elle n’était pas comme moi et Annie sont devenues aujourd’hui. »

Les pensées de Charlotte se tournaient vers Arthur, son père. Arthur Clare.

« Et elle n’était pas comme son mari là-dedans, non plus. La religion, pour Arthur … C’était une des choses qui semait le conflit entre leur deux. Car Arthur, il se targuait d’être athée. Oui, athée! Les garçons, je vais vous raconter ça. »

Le mois prochain j’explorerai cet athéisme, cet anticléricalisme, de ce grand-père que je n’ai jamais connu, mais que ma mère m’a raconté.

Retrouvez ici le premier chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright  Malcolm Reid

Par | 2018-10-14T06:53:48+00:00 07/07/2018|Catégories : Culture et éducation|Mots-clés : , |1 Comment

À propos de l'auteur :

Malcolm Reid est un écrivain du Faubourg Saint-Jean-Baptiste à Québec. Il habite le quartier depuis longtemps, et il est actif dans ses mouvements citoyens. Ses sujets sont littéraires, musicaux, politiques: il écrit sur ce qui l'intéresse. Et il écrit dans deux ou trois formes, fictives et factuelles. Prosaïques et poétiques. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers...

Un commentaire

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