Roosevelt Avenue, 3: Un athée

Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

Arthur Clare il s’appelait, mon grand-père. Et contrairement à Rosalie, son épouse, il était athée. Ma mère décrivait souvent ses parents, pour moi et pour mon frère: « Ils avaient été élevés anglicans, tous les deux, disait ma mère. Et il n’y avait pas beaucoup moyen, dans ce temps-là au Manitoba, de ne pas être anglican, ou alors presbytérien, ou baptiste, ou catholique … une des dénominations connues, t’sais? Mais Rosalie était très pieuse. Tandis qu’Arthur avait pris la religion en grippe, je ne sais pas exactement quand.

Le Bourdon 600×100

« À la vieille église de Saint-Andrews, des paroissiens s’étaient cotisés pour construire un portique décoratif à l’entrée de la cour d’église, du cimetière. C’était en pierre. Ça avait des inscriptions solennelles et tout. Il y avait les noms des principaux contributeurs au fonds de construction. Arthur connaissait ces contributeurs, il ne les aimait pas. Il n’était pas de leur faction dans le village. Alors quand on s’approchait de l’église le dimanche matin, pour aller au service … ‘Annie, ne passe pas par le portail! On n’utilise pas ce portail-là, nous. Ils ne méritent pas qu’on s’agenouille devant eux. Des snobs. Des prétentieux.

Illustration de Malcolm Reid, tous droits réservés.

« C’est ce qu’il disait à Annie et à moi.

« Est-ce qu’on le prenait au sérieux? Ben, pas à cent pour-cent. Mais c’était notre père.

« Nous, on collait plus à Rosalie, comme de raison. On était une famille de six filles et un seul garçon. Le contingent femelle était fort dans la maison, Arthur était pris avec ça. Et il aimait ses filles certainement, même s’il était fier de Jimmy, qui était un garçon très modeste et paisible.

« Je me souviens qu’il me disait, quand je lui parlais de ma job de serveuse dans les hôtels de luxe des Montagnes Rocheuses et mon plan d’aller à l’université : ‘C’est bien, my girl, c’est très bien …’ On savait qu’il nous aimait, qu’il était fier de nous. Mais il était un homme malcommode, notre père. Être contre la religion, c’était la moindre des choses. Quand des missionnaires frappaient à la porte de chez nous, il leur disait: ‘Continuez vot’ chemin! Continuez! Continuez!’ (Sauf si c’était des bonnes sœurs, et s’il y en avait qu’il trouvait jolies. Là, il était prêt à jaser un brin avec elles.)

« Mais Arthur pouvait être violent. Explosif, colérique. On le savait. On avait à vivre avec ça. Il voulait être Quelqu’un dans le village, Arthur Clare. Et il était Quelqu’un. Mais c’était toujours des hauts et des bas avec Monsieur Clare. On était riches par moments, à d’autres moments pas mal pauvres. Dans ses beaux jours, Arthur était l’organisateur du Parti Conservateur dans le coin, et le parti conservateur était fort à cette époque au Canada.

« Il nous racontait des incidents de la vie politique du comté. Dans ce temps-là, le vote secret, l’isoloir et le crayon, n’existaient pas encore. L’électeur se rendait au poll, et les officiels lui demandaient pour qui il voulait voter. Il répondait à haute voix. ‘Je me souviens d’un gars qu’on était obligé de soutenir en l’amenant devant les scrutateurs, Arthur racontait. On le croyait un bon conservateur. Mais quand on lui a posé la question ‘À qui va votre vote, m’sieu?’ il répondait avec une voix de gars saoul en donnant le nom du candidat libéral: ‘Zhe vote pour Alex Norman …’ On a retiré nos mains de ses coudes. Il a coulé sur le plancher comme un sac de patates.’

Charlotte résumait ça pour Ian et Malc: « Même Arthur l’admettait, les garçons! Dans ce temps-là on aurait pu gagner en présentant, comme candidat conservateur, un épagneul jaune. »

Mes lectures de Gabrielle Roy, dont la famille habitait aussi dans le grand Winnipeg, dans le secteur qui parlait français et qui votait libéral, me le rappellent: c’est vers cette époque, 1911, que Wilfrid Laurier a été battu et les conservateurs ont pris le pouvoir au Canada. Arthur Clare avait sa petite part dans ce revirement. Mais évidemment, dès un retour des libéraux … ce serait Arthur qui serait out.

Rosalie, la mère de cette famille … bien entendu elle n’avait pas encore le droit de vote. Ses préoccupations étaient ailleurs complètement. Tiens, je raconterai ça!

Retrouvez ici le deuxième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright  Malcolm Reid

Par | 2018-08-03T10:28:01+00:00 04/08/2018|Catégories : À la Une, Culture et éducation|0 commentaire

À propos de l'auteur :

Malcolm Reid est un écrivain du Faubourg Saint-Jean-Baptiste à Québec. Il habite le quartier depuis longtemps, et il est actif dans ses mouvements citoyens. Ses sujets sont littéraires, musicaux, politiques: il écrit sur ce qui l'intéresse. Et il écrit dans deux ou trois formes, fictives et factuelles. Prosaïques et poétiques. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers...

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment vos données de commentaires sont traitées.