Roosevelt Avenue, 5: Élever des visons?

Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

Ma mère aimait à raconter son enfance, ses parents, son Manitoba. « Une autre fois, disait-elle un jour où elle était en verve, mon père a décidé que nous allions élever des visons. Les garder en cage, les nourrir sur notre terre, les vendre pour la fourrure. Ça a duré un temps. Un bref temps. Et je n’oublie pas qu’Arthur avait été au Klondike en 1899, à la recherche de l’or. Grands projets, grands espoirs …

« Mais il y avait toujours cette violence en lui, cette mauvaise humeur, qui pouvait couver longtemps, puis soudainement éclater. Je pense qu’Arthur avait des ulcères d’estomac. Il se réveillait en douleur souvent, incapable de trouver soulagement. Alors il explosait. C’était très dur pour Rosalie. Une fois il a dit, « Ça vaut rien, ce déjeuner-là! » Et il a tiré la nappe qui couvrait la table de la cuisine. Tout a fichu le camp, tout est tombé à terre, assiettes cassables et couteaux coupants. Nous, nous tremblions … espérant que ça ne prendrait pas beaucoup de temps pour se calmer.…

« Mais c’est cette dureté capricieuse à laquelle elle faisait face qui a fait de notre mère une femme courageuse. Un jour elle en avait assez, et elle a quitté la maison. Elle était absente pour plusieurs jours avant de revenir. C’était comme un avertissement pour Arthur, qui était vieux maintenant. Il n’était plus le fringant chercheur d’or avec des histoires de marche dans la neige et de passage à travers la Chilcoot Pass à raconter à sa famille. Ni le tout jeune homme qui avait rejoint la North West Mounted Police un temps. (Il avait même combattu Louis Riel un moment, quand il était en uniforme rouge, selon une notice de décès découpée dans la Winnipeg Tribune que j’ai vu dans un album de famille.) Il était vieux. Il voyait sa famille se défaire un peu.…

« Et nous, les enfants de la famille, les filles, on commençait à faire nos chemins dans la vie. Ma grande sœur Madge a épousé Joe Rochon, un jeune homme d’une des familles canadiennes-françaises de Winnipeg, une famille qui avait déjà possédé des chevaux de course! Madge et Joe sont partis pour la Californie. Ma sœur Rosalie (qui avait été nommée pour notre mère) était décédée dans la vingtaine, on n’a jamais su de quoi. Tu sais, aujourd’hui je me demande si elle n’était pas tombée enceinte, et si ce n’était pas un avortement qui a tourné mal.…

« Bessie, elle, avait fait des études en nursing, et était partie pour Montréal. Même dans la Grande Dépression elle a réussi a se trouver un emploi ; elle était infirmière sur le staff du journal le Montreal Star.…

« Moi et Anne, nous avions fait des études au bac à l’Université du Manitoba, et on visait le service social. À McGill. Trois de nous étaient bientôt à Montréal.…

« Comment avons-nous pu? » Charlotte posait la question à ses garçons ……

Et Charlotte était fière de la réponse.

« On a payé nos études, Bessie, Annie, et moi. Moi et Annie, on a réussi à trouver des jobs au Jasper Park Lodge. Et un peu plus tard, au Château Lake Louise. Ces deux hôtels appartenaient au chemin de fer Canadien National. Ils faisaient leurs meilleurs affaires en été, et c’est en été qu’on s’y rendait. On travaillait comme serveuses dans leurs salles à dîner.…

« C’était du travail dur. Mais t’sais, on était jeune. On était capable d’en prendre. Dans ces palais, on formait une gang toute amicale, les filles des cuisines et au service des tables. Certains des gens en autorité étaient des tyrans, mais la plupart nous aimaient bien, nous les jeunes. Même ils nous faisaient la cour un peu! On partait dans les trail rides à cheval, certaines de nos fins de semaine, on respirait ces grandes montagnes. C’était les Rockies. Ces glaciers! Ces ruisseaux, ces lacs!…

« Et je n’oublierais jamais un cook qui a pris en grippe un client — c’était des vacanciers très riches souvent, nos clients — qui voulait une crêpe suzette, une crêpe ultra-mince. Il n’avait pas l’air de savoir comment ça se fabrique une crêpe suzette, ce cook. Pour l’amincir il la pressait constamment avec sa spatule, et la crêpe est devenue dure, dure, dure. Du vrai cuir. …

« Il s’était bien vengé de ce client riche et (trouvait-il …) arrogant. Mais le client n’a fait que de mettre de côté sa crêpe immangeable. D’un air de noblesse-oblige. »…

Retrouvez ici le chapitre précédent de Roosevelt Avenue, et le suivant ici.

Copyright  Malcolm Reid

Par | 2018-11-03T11:47:58+00:00 06/10/2018|Catégories : Culture et éducation|Mots-clés : , |2 Commentaires

À propos de l'auteur :

Malcolm Reid est un écrivain du Faubourg Saint-Jean-Baptiste à Québec. Il habite le quartier depuis longtemps, et il est actif dans ses mouvements citoyens. Ses sujets sont littéraires, musicaux, politiques: il écrit sur ce qui l'intéresse. Et il écrit dans deux ou trois formes, fictives et factuelles. Prosaïques et poétiques. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers...

2 Comments

  1. […] ici le cinquième chapitre de Roosevelt […]

  2. Bernard St-Onge 17 octobre 2018 à 12 h 53 min - Répondre

    Intéressant. Tu nous fait voyager dans l’espace et le temps Malcolm. Continue.

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