L’École des Beaux-Arts de la rue Saint-Joachim: un patrimoine oublié de Saint-Jean-Baptiste

C’est dans le cadre des activités du 25ème anniversaire du Conseil de quartier de Saint-Jean-Baptiste que Claude Corriveau, ethnomuséologue, a présenté une conférence sur l’histoire de l’École des beaux-arts, qui se trouvait dans le Faubourg Saint-Jean jusqu’à sa démolition au début des années 1970. L’occasion de se plonger dans l’histoire oubliée de cette institution.

Qui pourrait croire que l’école a eu pignon sur Saint-Joachim pendant près d’un demi-siècle? Plus rien n’indique son emplacement, pas même une simple plaque commémorative. Son histoire débute le 8 mars 1922, quand la Loi créant les écoles des beaux-arts de Montréal et de Québec dans le but de favoriser le développement culturel de la province est sanctionnée. Parrainée par Athanase David (Secrétaire de la province de Québec dans le gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau), elle a pour objectif de favoriser le développement de la culture et de l’amour du beau dans la Province de Québec. Québec sera la première à avoir son école des beaux-arts, Montréal devant attendre que la sienne sorte de terre.

Ce plan, datant de 1957, permet de voir où se trouvait l’école. Source: Insurance plan of the city of Quebec, volume 1. Toronto ; Underwriters’ Survey Bureau Limited,1957-1961. Source: BAnQ.

Détail du plan de 1957. Source: Insurance plan of the city of Quebec, volume 1. Toronto ; Underwriters’ Survey Bureau Limited,1957-1961. Source: BAnQ.

Un bâtiment conçu par J.-F. Peachy

On doit le bâtiment qui abrite l’école à l’architecte Joseph-Ferdinand Peachy, que l’on connaît bien dans Saint-Jean-Baptiste, puisqu’on lui doit l’Église Saint-Jean-Baptiste, et bien d’autres édifices dans toute la ville de Québec. Le bâtiment, construit à peu près au même moment que l’Église, en 1884, était à l’origine conçu pour une autre école, celle des arts et du dessin, qui avait été demandée par le conseil des arts et de la manufacture. On y enseignait le dessin relié à l’industrie, notamment des patrons de chaussures (patrons qui furent découverts lors de rénovations ultérieures).

Photographie imprimée représentant la façade principale de l’École des Beaux-arts de Québec. Cette image est tirée Rapport du secrétaire de la Province de Québec, 1933-1934. Collection iconographique de la Ville de Québec ( CI-N030875)

Cette ancienne école est agrandie, sur les plans de l’architecte Ludger Robitaille. Mort en 1946, il y a enseigné l’architecture, la construction et la résistance graphique appliquée, de 1923 à 1928. Chaque salle de l’édifice est dédiée à une activité spécifique.

Inspirations françaises

L’École s’inspire du modèle français. Son premier directeur, Jean Bailleul, est un artiste français. On va aussi chercher du savoir-faire là-bas. Le gouvernement français contribue également, en faisant parvenir une grande collection de plâtres. L’École a ainsi collectionné environ 2000 plâtres, dont quelques-uns sont encore conservés dans les collections de l’Université Laval. Dès les années 1920, l’enseignement y est mixte, et gratuit (sauf le matériel).

Vue de l’intérieur, atelier des plâtres (modèles). 1950. Fonds Lida Moser, BAnQ.

“Ars longa, Vita brevis”

La devise latine de l’école, “ars longa, vita brevis” (l’art est long, la vie est brève), correspond bien aux missions de l’école: répandre la connaissance de l’art et développer le goût du beau… Mission qu’elle va s’employer à développer en multipliant l’offre de formations. En 1924, le premier cours d’architecture complet est offert à Québec. Le cours de dessin vient ensuite. Puis la céramique, le tissage, le modelage, la gravure. Henry Ivan Neilson, professeur formé en Europe, introduit la technique de l’eau-forte à Québec et au Québec. Il fut par ailleurs l’un des directeurs de l’école, de 1929 à 1931.

Jean-Baptiste Soucy sera directeur de l’école de 1936 à 1963. Diplômé de l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris et de l’École des Beaux-Arts de Montréal, cet architecte et aquarelliste augmente considérablement le nombre de formations offertes: art publicitaire (1936), classes de dessin du samedi pour les enfants (1937, à l’école et à Belvédère, Sainte-Foy), tissage (1938), sculpture sur bois et pierre (1939), céramique (1944), vitrail (1945), décoration intérieure (1946), arts de l’émail et photographie publicitaire (1949), tapisserie haute-lisse (1950). En 1950, la bibliothèque compte 3000 volumes. La section d’architecture ferme en 1937 en revanche. Pour poursuivre le cursus, il faut aller à Montréal; au total, on dénombre 37 diplômés.

Une boutique d’art et d’artisanat, l’Atelier enr, ouvre au 12 rue Sainte-Anne. Étudiants et professeurs pouvaient y vendre leurs œuvres.

Publicité parue dans “Les Compagnons de Saint-Laurent présentent leur IVe Festival de théâtre chrétien … à l’affiche Le comédien et la grâce, tragédie de Henri  Ghéon, à la gloire de saint Genès, patron de comédiens”, 1943. Source: BAnQ 

Exposition provinciale de Québec: stand de l’école des Beaux-Arts de Québec. Photographie prise en 1943. Source: BAnQ

Une triste fin

Une des raisons ayant entraîné la fermeture de l’école tient à son délabrement. Vers 1945, l’édifice ne répond déjà plus aux exigences de salubrité. Mal ventilé, mal éclairé, trop petit pour le nombre d’étudiants, la construction d’une nouvelle école est réclamée tant par les étudiants que les professeurs et le personnel.

En 1953, pour pallier le manque d’espace, on regarde différentes possibilités. On ouvre une succursale sur Belvédère (dans une maison depuis démolie) pour les cours préparatoires, les cours libres et ceux pour enfants. Une autre succursale ouvre sur Saint-Amable, et on loue même des locaux sur Saint-Jean, à l’étage du 869-871 rue Saint-Jean.

Raoul Hunter, professeur à l’école, multiplie les caricatures dans la presse.

“Quand mon grand-père a fini son cours ici, on parlait de construire une nouvelle école…”. Caricature de Raoul Hunter, datée du 1er octobre 1962, Fonds Raoul Hunter, BAnQ.

Gérin-Lajoie : «Au lieu de construire une «place des arts», si on reconstruisait l’école des beaux-arts?» Jean Lesage : «Bonne idée! Ça pourrait attendre après 1967…». Caricature de Raoul Hunter, datée du 7 décembre 1963. Fonds Raoul Hunter, BAnQ.

Les professeurs des écoles des Beaux-Arts. Gérin-Lajoie: ” Oh! Non! Jeûnez encore et à Pâques vous serez contents “. Caricature de Raoul Hunter, datée du 20 mars 1963. Fonds Raoul Hunter, BAnQ.

Gérin-Lajoie : «Ne restez pas là, c’est très dangereux!!!». Caricature de Raoul Hunter, datée du 25 mars 1965. Fonds Raoul Hunter, BAnQ.

En mai 1966, les étudiants organisent un cortège funèbre, qui part de Saint-Amable (aujourd’hui Jacques-Parizeau) et arrive sur Saint-Joachim. Pour l’occasion, on emprunte le corbillard hippomobile de la maison funéraire Lépine-Cloutier. A la place du cercueil, une maquette de l’école. L’événement fait la une des journaux. En 1967, on construit un nouveau bâtiment, l’Académie, près du Cégep Sainte-Foy. L’enseignement artistique est inséré dans les Cégeps en 1968-1969, et une entité autonome n’a pas plus de raison d’être.

Manifestation devant l’École des Beaux-arts rue St-Joachim lorsque les étudiants ont décidé de lui faire un enterrement de première classe, pour cause de sa démolition sous peu, en mai 1966. Fonds L’Action catholique. BAnQ.

L’immeuble de la rue Saint-Joachim, qui devait être démoli, disparaît dans un incendie dans la nuit du 4 au 5 mai 1969. Un incendie spectaculaire, visible à des milles à la ronde. “L’inspecteur-chef Benoît Lafrance et l’enquêteur Henri Bédard ont précisé que “l’accès du bâtiment était des plus faciles”. Ils ont ajouté que des adolescents et des moins jeunes y pénétraient aisément pour différentes raisons. On pouvait facilement s’approprier de la tuyauterie et différents objets, tels des statues et des tableaux qui y avaient été abandonnés” (Le Soleil, édition du 5 mai 1969). L’école ferme définitivement en 1970. L’Université Laval prend la relève avec son École des arts visuels.

Le bâtiment, qui devait être démoli prochainement, est rasé par un incendie, qui pourrait avoir été allumé “par des enfants qui avaient pris l’habitude de s’amuser dans les locaux désaffectés de cet édifice de quatre étages”. Le Soleil, édition du 5 mai 1969. BAnQ

La suite, on la connaît: la rénovation urbaine laisse place au Centre des Congrès, au Delta, et à Honoré-Mercier… Et au paysage que nous connaissons aujourd’hui sur Saint-Joachim.

Par | 2018-10-24T11:02:32+00:00 17/10/2018|Catégories : Histoire et patrimoine|Mots-clés : , , |5 Commentaires

À propos de l'auteur :

Québécoise d'adoption depuis 2007 et résidente de Saint-Jean-Baptiste depuis 2012, je suis passionnée de démocratie locale, d'histoire et de patrimoine. Co-fondatrice du Bourdon média collaboratif, je suis également engagée dans divers organismes du quartier, comme le Comité Populaire, Espace Solidaire, et le Comité du patrimoine.

5 Comments

  1. Marie-Claude 22 octobre 2018 à 9 h 03 min - Répondre

    De savoir qu’on en parle et de pouvoir enfin voir l’école des Beaux-Arts ou mes parents se sont rencontrés dans les années 50, me fais chaud au cœur ! Comme j’aimerais avoir des photos de cette école mieux détaillées pour ensuite l’afficher a quelque part dans mon condo en souvenir d’eux qui on tant marqué ma vie ! Mon père a eu comme professeur le grand artiste Jean Dallaire,
    Plusieurs années plus tard, j’ai eu comme professeur de dessin Paul Lacroix qui lui aussi avait fréquenté l’école des Beaux-Arts de Québec en même temps que mon père.

  2. Caroline Hunter 22 octobre 2018 à 8 h 58 min - Répondre

    Raoul Hunter, c’est mon père!

    • Pascaline Lamare 22 octobre 2018 à 9 h 02 min - Répondre

      Il vous a sans doute conté des histoires du temps de l’École des Beaux-Arts rue Saint-Joachim 🙂

  3. Claude Girard 20 octobre 2018 à 16 h 47 min - Répondre

    Un ami qui a bien connu ce quartier m’a fait parvenir votre article. Cela m’a beaucoup touché de revoir ce bâtiment que je connaissais à fond pour avoir fait les 4 années obligatoires des Beaux-arts , de 1957 à 1961. Cet ami habite toujours les Remparts et annuellement, j’y fais mon immersion.
    Merci , votre texte est très bien documenté.

    • Pascaline Lamare 20 octobre 2018 à 17 h 08 min - Répondre

      Merci d’avoir pris le temps de nous laisser un commentaire, nous apprécions beaucoup!

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