Roosevelt Avenue, 7: “Al-Bums”

Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

Winnipeg avait été la grande ville pour ma mère, dans son enfance et dans ses années d’adolescence. Elle allait à Winnipeg avec sa famille, faire du shopping … elle y allait pour les études … elle y allait simplement pour respirer le coin des rues Portage and Main. Là, une nouvelle phase était en train de s’ouvrir dans la vie de Charlotte : une phase Montréal. Mais Winnipeg ne serait jamais oublié, jamais au grand jamais! La Saint Mary’s Academy ne serait jamais oubliée. La Saint Mary’s était une école secondaire pour jeunes filles, dirigée par des religieuses catholiques.

L’école avait un bon nom à Winnipeg, beaucoup de parents inscrivaient leurs filles là—des parents protestants, même. Beaucoup d’anglophones, peu dérangés par le fait que ces sœurs venaient de Saint-Boniface le plus souvent, et parlaient français.

Charlotte est allée à cette école. Sa petite sœur Annie aussi. Des années plus tard, dans une visite d’Annie chez nous à Ottawa, les deux sœurs rebrassaient des récits de leurs années « Winnipeg » et ma tante Annie m’a raconté :

« Je me souviens toujours de la religieuse qui nous conseillait sur les relations avec les jeunes hommes. Dans ce temps-là, les jeunes achetaient des cahiers reliés qu’on appelait des albums, où on recueillait des signatures, des messages écrits, des photos — choses qui nous rappelleraient les autres filles de l’école … et les garçons qui nous avaient fait la cour! La bonne-sœur, dans son accent, disait sur un ton sévère:

— Maintenant, les filles, je vais vous parler de ce qu’il faut faire, et ne pas faire, avec les al-bums!

(Les jeunes ne rient-ils pas toujours des règles imposées par les vieux?) Ma tante savourait le dernier syllabe de ce speech de religieuse:

— Bums! »

La Phase Montréal de leur vie, Charlotte et Annie l’ont vécue ensemble. Elles sont allées toutes les deux étudier le service social à McGill. Vers la même époque, leur grande sœur Bessie était à Montréal aussi, elle était infirmière. C’était la Crise, mais Bessie s’était trouvé un emploi, infirmière-conseil au journal le Montreal Star. Les sœurs Clare ont, toutes les trois, trouvé leur partenaires de vie, leurs futurs maris, dans cette même époque … et dans ce même Montréal, je crois.

Illustration Malcolm Reid. Tous droits réservés.

Ewart Reid était l’amoureux de Charlotte. C’était un jeune homme du quartier « Westmount-en-Bas, », où le quartier huppé du centre-ville montréalais se rapproche des voies ferrés du Canadien Pacifique. Et où on peut marcher dans le très prolétaire quartier Saint-Henri avec quelques minutes de marche. Ewart était grand et mince, il avait le teint plutôt pâle et les cheveux un peu roux. Studieux, assurément, mais il aimait jouer Stormy Weather pour Charlotte sur son harmonica. Il était étudiant en économie à McGill. Et il était de gauche.

C’est mon père. Et quand j’y pense, c’est curieux que je sache presque autant de détails sur lui et sa famille que sur Charlotte et la sienne … Mais mon portrait du jeune Ewart est un ensemble de contes et morceaux autonomes. Il n’est pas le Grand Récit Western Unifié que Charlotte a réussi a tisser autour des Clare, sur la Rivière Rouge.

Je pense à un instant d’après-midi sur Roosevelt Avenue, à Ottawa. Je devais avoir neuf ans.

« J’aimerais ben plus te lire ça dans le langage biblique, Malc, m’a dit Ewart. C’est plus beau, c’est plus poétique. »

Pour une raison que j’oublie — mais qui doit être la curiosité sur la religion d’un garçon qu’on élève sans religion — j’avais emprunté à la bibliothèque publique un livre de récits tirés de la Bible. Illustrés en couleur. Et rewrités dans un anglais plus moderne, pour essayer de toucher les enfants des années 1950. Ewart relevait l’histoire des « Widow’s mites ». Le prêche ou Jésus dit qu’il respecte les trois sous qu’une pauvre veuve donnait au temple, bien plus que les grandes offrandes des riches.

Ewart : « Dans la Bible c’est dans un langage qui ressemble au langage dans lequel Shakespeare écrivait. C’est une prose de la même époque. Ça me touche beaucoup plus. »

(Le roi James, en prenant le pouvoir après la mort d’Élizabeth Première, a réuni ses savants pour traduire le good book. Le grec et l’hébreu devenaient anglais élisabéthain. Et cet anglais ayant du panache et du mystère, il est resté.)

Le drôle là-dedans, c’est que Ewart était athée. Oui, depuis à peu près l’âge de dix-huit ans, il me l’a fait comprendre, il ne croyait plus en Dieu. Il cherchait un humanisme scientifique, un humanisme solidaire, pour lui donner une cosmogonie et une morale. Avec seulement un peu de Jésus, muté en simple philosophe, en simple enseignant de la bonne vie.

Retrouvez ici le sixième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid

Par | 2018-12-03T22:04:17+00:00 01/12/2018|Catégories : À la Une, Culture et éducation|Mots-clés : , |1 Comment

À propos de l'auteur :

Malcolm Reid est un écrivain du Faubourg Saint-Jean-Baptiste à Québec. Il habite le quartier depuis longtemps, et il est actif dans ses mouvements citoyens. Ses sujets sont littéraires, musicaux, politiques: il écrit sur ce qui l'intéresse. Et il écrit dans deux ou trois formes, fictives et factuelles. Prosaïques et poétiques. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers...

Un commentaire

  1. […] Retrouvez ici le cinquième chapitre de Roosevelt Avenue et poursuivez votre lecture avec le septième chapitre. […]

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