Roosevelt Avenue, 8: Percival

Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

Mon père s’appelait Ewart Percival Reid. Il ne m’a jamais semblé dépité par le fait de porter ces deux prénoms si peu connus de tout le monde autour de lui. Le nom « Ewart » peut avoir de vieilles racines que je ne connais pas… mais dans le monde de sa mère et de son père, c’était surtout le second nom de William Ewart Gladstone, longtemps chef du Parti libéral en Angleterre. Ewart était « Ewart » pour tous ses amis et toute sa famille. Il disait aux étrangers en les rencontrant: « C’est comme Stewart, mais sans les deux premières lettres ». Le « Percival » il ne s’en occupait pas. (Sauf quand il signait « E.P. Reid » dans des circonstances officielles). C’est moi qui cherchais sa signification, beaucoup plus tard quand Ewart était vieux et moi je flânais souvent dans la bibliothèque de l’Université Laval. Il semble que Sir Percival (ou Perceval, ou Parsifal) était un des chevaliers de la Table Ronde. Celui qui cherchait toujours le Graal. J’ai lu Perceval le Gallois de Chrestien de Troyes (1175), j’ai fait une version anglaise pour Ewart à sa fête… Mais ça ne semblait pas l’intéresser beaucoup.

Si Ewart Percival cherchait un graal, c’était un idéal de justice sociale. Je vais essayer de dire comment ça s’est passé. Selon ce que j’ai pu voir, en tout cas.

Sa mère avait élevé Ewart dans la tradition de l’église Méthodiste, que nous connaissons maintenant sous un nouveau nom, la « United Church of Canada ». Mais il s’était révolté contre cette foi. Il avait écouté George Bernard Shaw et d’autres penseurs socialistes. Depuis l’âge de vingt ans, peut-être, il voyait le Christianisme comme un frein aux pauvres, un frein aux travailleurs. Pour qu’ils ne revendiquent pas trop.

Son amour du langage biblique était donc littéraire bien plus que d’autre chose.
« Mais il y avait parfois des bonnes idées sociales dans les prêches de Jésus, » il disait.
Et puis : « Ce Jésus-là, je suis prêt à le prendre! »
Jésus socialiste. Jésus ouvrier.
Charlotte, ma mère, racontait la chose comme ceci :

« Quand on s’est connus, quand on a commencé à penser à avoir des enfants, Ewart m’a dit : ‘Tu ne vas pas virer soudainement vers la religion, hein, Char?’ Et encore : ‘On va élever nos gars libres de tout ça, on est d’accord, non?’ »

Et à l’université McGill, en 1935, une des grandes influences (pour la fille en service social et le gars en économique, en tout cas), c’était le début de la pensée socialiste en politique canadienne. Le socialisme démocratique, généralement, où Marx avait une certaine influence, mais les droits-de-la-personne aussi.

« On allait aux conférences de J.-S. Woodsworth à la McGill Union, Ewart m’a raconté. Woodsworth était le député du Quartier-Nord de Winnipeg, au parlement à Ottawa. Il était vu un peu comme le coordonnateur des députés de gauche aux Communes. Il avait largué son travail de pasteur. Il avait rompu avec l’église méthodiste. Il était devenu politicien à plein temps, politicien socialiste ».

Ewart continuait :

« La Grève générale de Winnipeg en 1919 avait changé James Shaver Woodsworth. Il avait pris la rédaction-en-chef du journal des grévistes quand leur rédacteur-en-chef avait été mis en prison. Et Charlotte venait de Winnipeg, et cette grève-là avait secoué sa famille. Et ma mère venait de Winnipeg aussi, Alma venait de Winnipeg. Oh! Alma était loin d’être socialiste, elle! Mais elle avait connu Woodsworth dans le temps qu’il était un Révérend. L’homme conservait une valeur morale à ses yeux, même s’il avait tourné à gauche. Quand il était à Montréal pour donner une conférence ou pour faire campagne pour le nouveau parti qu’il a fondé avec d’autres, vers la fin des années ’30 … eh ben, mon père et ma mère logeaient Monsieur Woodsworth à notre maison dans le bas de Westmount.

« Et Char et moi, on allait à la McGill Union pour la Student Christian Movement et d’autres forums où les questions de l’heure se discutaient dans ce temps-là ».

J’ajoute:
Même s’ ils étaient alors en train de quitter la foi chrétienne cent milles à l’heure!

Cette conversion au socialisme est ce qui les réunissait. C’était la couleur de leur romance.

Retrouvez ici le septième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid

Par | 2019-01-22T21:56:52+00:00 05/01/2019|Catégories : Culture et éducation|Mots-clés : , |0 commentaire

À propos de l'auteur :

Malcolm Reid est un écrivain du Faubourg Saint-Jean-Baptiste à Québec. Il habite le quartier depuis longtemps, et il est actif dans ses mouvements citoyens. Ses sujets sont littéraires, musicaux, politiques: il écrit sur ce qui l'intéresse. Et il écrit dans deux ou trois formes, fictives et factuelles. Prosaïques et poétiques. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers...

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