Roosevelt Avenue, 9: l’homme-clé

Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

Alors Charlotte et Ewart, le couple qui allait produire Malcolm et son frère Ian, se sont mis ensemble juste au moment où le Canada se créait sa première vraie gauche forte en politique (le CCF, en 1933.)

L’homme-clé était James Shaver Woodsworth.

Illustration de Malcolm Reid. Reproduction interdite

Cet homme avait quitté son Ontario natal, et se trouvait dans l’Ouest. Il se trouvait dans la grande marmite des groupes ethniques et des activistes sociaux, le « North End of Winnipeg ». De là, il dénonçait le capitalisme; il le mettait en accusation; il proposait son remplacement… il proposait un système basé sur les besoins humains. Il était la voix de cette marmite. Le North End l’écoutait. Charlotte et Ewart ne juraient que par lui.

Et graduellement il devenait une voix-clé de toute la gauche du pays. Y compris à Ottawa, où mes parents se trouvaient, avant notre naissance… et où Woodsworth se trouvait souvent aussi, puisqu’il était député de Winnipeg Centre-Nord à la Chambre des Communes. C’était « Woodsworth Time » pour Charlotte et Ewart. Ils se sentaient dans un temps fort.

J’ai déjà décrit la famille winnipégoise de Charlotte. J’ai connu cette famille juste par le récit que Charlotte en faisait. Récit grandiose, récit épique, il me semblait — j’avais neuf ans.

Ewart était d’une famille plus ordinaire peut-être, mais qui avait eu quelques prétentions bourgeoises — une famille de l’est du Canada. Seulement, la Grande Dépression avait knockouté les prétentions des Reid. La vie était serrée. Ma grand-mère, Alma, était ma source d’information. Elle était la seule de mes quatre grands-parents avec qui je suis devenu ami, avec qui j’ai eu de longues conversations.

« Ton grand-père travaillait pour un des grands magasins à rayons, disait Granny. Il travaillait pour Ogilvy’s, sur la rue Sainte-Catherine ouest, tu sais. Il était un des leurs comptables, c’était un beau travail. Mais la Dépression est arrivée, et il était parmi les mises-à-pied qu’ils étaient obligés de faire. »

Ewart, une autre fois, m’a donné d’autres parties de l’histoire.

« T’sais, Malc, mon père était un homme aventureux. Quand il était jeune, il voulait défricher dans l’ouest, dans les prairies. Alma était game pour l’aventure. Alors Alma et Addison sont partis vers la Saskatchewan. Ça n’a pas marché pour eux finalement, ils n’ont pas obtenu la terre qu’ils espéraient obtenir du gouvernement fédéral ».

Ewart ajoutait: « Mais c’est ce voyage qui fait que moi — je suis né à Régina! »

Avec Charlotte, née dans le grand Winnipeg, et Ewart, né à Régina, le couple pourrait ressembler à une romance des Prairies se déroulant sur le campus de McGill.

Mais non.

C’était une vraie rencontre de l’Ouest du Canada et de l’Est du Canada. Les racines de Ewart dans l’Est étaient claires pour lui. Même si elles n’avaient rien de la franche Westernness de Charlotte, de son récit épique, de sa Rivière Rouge.

Ewart racontait son histoire par bribes. Je vais essayer d’évoquer les éléments qui entraient. Il y avait du Montréal. Il y avait aussi du Toronto.

J’ai passé ma vie à ne pas savoir qui était le Monsieur Reid qui a traversé l’océan et m’avait donné mon nom de famille en terre d’Amérique. Était-il écossais? Je le pensais. « Les Reid sont une sous-branche du clan Robertson, » les gens me disaient, et les guides de coutumes écossaises parfois aussi. Ces sources disaient : « Reid? Le nom veut dire rouge en gaélique. »

Veut dire?

« C’est une façon-d’expliquer qui est un peu facile. Car Reid et Red sont presque le même mot! ». Je pensais ça, tout bas. J’aurais aimé que Reid ait un sens gaélique plus étrange, plus éloigné. Mais bah! Toutes les langues d’Europe , nous dit-on, sont « indo-européennes » … toutes sauf le Basque et le Hongrois, selon les experts. Ça fait un terrible paquet de langues qui sont apparentées.

Et puis dans une époque plus tardive de ma vie, dans la quarantaine, il y eut un changement dans cette question pour moi. Quand j’avais cet âge, mon père et mon frère. Ewart et Ian, ont assisté en Alberta à un grand jamboree de gens qui s’appelaient MacLaughlin. Ce nom est très répandu au Canada, et il a des liens, lui aussi, avec le nom Reid.

Un MacLaughlin avait travaillé très fort sur un grand ouvrage sur la généalogie des MacLaughlin au Canada, et dans cet ouvrage, j’ai trouvé mon ancêtre.

Il avait traversé, il était allé à Lindsay, Ontario, et là, mon ancêtre avait ouvert un magasin général.

Mais d’où a-t-il traversé?

J’ai scruté le paragraphe. Mon Monsieur Reid avait traversé de…

…l’Irlande du nord, baptême! J’avais découvert, apparemment, que mon Ancêtre Reid était irlandais. Et que j’étais donc largement irlandais moi-même. Où alors que Monsieur Reid était à la fois irlandais et écossais. Ce qui est possible.

(Important? Très peu, bien sûr. Mais j’ai vécu longtemps avec ce lien avec l’Écosse dans ma tête. Je lis beaucoup sur l’Écosse, ces jours-ci.. J‘apprends que les paysans écossais ont subi autant d’oppression que les Irlandais. Ils ont traversé jusqu’au Canada avec autant de courage. Mais leur légende n’a pas été bâtie! Ça me fait mal. Leur légende n’a pas été bâtie.)

Retrouvez ici le huitième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid

Par | 2019-02-01T15:58:22+00:00 02/02/2019|Catégories : À la Une, Culture et éducation|Mots-clés : , |0 commentaire

À propos de l'auteur :

Malcolm Reid est un écrivain du Faubourg Saint-Jean-Baptiste à Québec. Il habite le quartier depuis longtemps, et il est actif dans ses mouvements citoyens. Ses sujets sont littéraires, musicaux, politiques: il écrit sur ce qui l'intéresse. Et il écrit dans deux ou trois formes, fictives et factuelles. Prosaïques et poétiques. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers...

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