Roosevelt Avenue, 10: « Il a approché ses lèvres de la vapeur »

Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

Mon père s’appelait Ewart, et comme je l’ai dit, il était moins volubile avec ses souvenirs d’enfance que ma mère. Charlotte était une storyteller née … tandis que Ewart aimait mieux commenter ironiquement l’actualité. Le hockey, la politique canadienne… ou l’histoire du Canada. Mais il y avait quelques instants de son enfance qui étaient magiques pour Ewart.

Cette histoire se passait à Toronto, je crois, quand Ewart avait neuf ou dix ans. Ses histoires d’enfance se passaient à Toronto. Ses histoires d’adolescence se passaient après que sa famille ait déménagée à Montréal (et Ewart s’est toujours considéré comme un Montréalais, fan du Canadien, ancien guide touristique, moyenne maîtrise du français, lecteur de The Gazette). C’en était une de l’époque torontoise. Il a raconté l’histoire comme ceci :

« Je me souviens d’une fois où mon frère, Howard, revenait d’une randonné dans un camp de jeunes. Il était tout pâle, mon frère. Il s’était perdu en forêt, il n’avait pas mangé depuis un jour et demi. Ma mère lui a tendu un bol de soupe, et il a approché ses lèvres de la vapeur. Je le voyais revenir à la vie. Son visage s’animait lentement mais distinctement. Le garçon anéanti… il reprenait de la force. »

Il était près des larmes quand il racontait ce souvenir, Ewart. Alors il ne le racontait que rarement. C’était un souvenir qui représentait, je dirais, le mystère de la vie pour lui. Qui représentait le sacré du lien de familial, du lien entre frères.

Avec un frère et deux sœurs, le frère étant le seul qui était plus âgé que lui, Ewart avait un cercle familial très équilibré. Pas du tout le nid d’oisillons de sexe féminin de chez Charlotte. Ewart était le cadet des deux garçons. Il n’a jamais eu d’autre chose que du dévouement pour Howard. Nous, on voyait le contraste entre les deux hommes. Lui pas.

Paddle to the Sea – Illustration de Malcolm Reid. Tous droits réservés.

Les deux avaient étudié l’économique à McGill. Ewart pour comprendre, pour regarder la société. Howard pour s’en servir, pour faire des affaires. Ewart a continué jusqu’à la maîtrise à Montréal, et il a fait une recherche sur le terrain dans une communauté de Doukhobors dans l’ouest canadien. Ewart avait comme mentor le Professeur Dawson, une des consciences sociales de McGill dans les années ’30. (Les Doukhobors, des fondamentalistes chrétiens d’origine russe, étaient réputés très communistes, ou communalistes, dans leurs pratiques de vie. Au point de manger tous dans le même plat dans leurs soupers communautaires. « Mais plus maintenant, a confié un aîné à Ewart. Parce que les uns aiment plus de sel, t’sais? Et les autres, moins de sel»).

Howard, lui, est parti pour les États-Unis après son bac et a fait sa maîtrise à l’université Yale. Il s’est engagé dans la compagnie Canadien Pacifique tout de suite après, et a fait toute sa carrière là, montant jusqu’à l’une des vice-présidences de cette grande entreprise ferroviaire du Canada.

Ewart est devenu fonctionnaire fédéral. Économiste avec Agriculture Canada, expert en négociation de prix par les grandes coopératives de cultivateurs de grains dans l’Ouest, pour le transport de leurs grains vers leurs marchés. Les prairies se spécialisaient en blé pour les boulangers du pays.

Cette job lui convenait, à Ewart Reid. Secteur public. Coopératisme. Socialisme (au moins en Saskatchewan, où les cultivateurs penchaient à gauche).

Et c’est cette job qui a fait de Charlotte, de Ewart, de Malc et Ian, des gens d’Ottawa. Le bureau de Ewart était dans le Confederation Building, pas loin du parlement. « J’étais bien dans mon boulot, m’a dit Ewart. Et les jobs étaient rares pour les jeunes hommes en 1938, n’oublie pas. »

« Malc, disait Ewart quand il filait pour la réminiscence, Toronto est une ville qui a deux belles rivières qui le traversent : la Don, et la Humber. Chacune a une vallée, des gorges, des ravins. Quand j’étais petit garçon, j’aimais explorer les Don Valley Ravines, leurs forêts et leurs bois. Et l’eau de la rivière qui murmurait pas loin de nos pieds. Mon père a pris des photos de moi et de Howard en campeurs. En Indiens, presque, dans notre imagination! »

Les eaux de la Rivière Don et de la Rivière Humber versent dans le Lac Ontario. De là, elles coulent vers la mer. Elles rejoignent le Fleuve Saint-Laurent, file nt entre les Mille-Îles, et finissent par passer devant Québec. Elles cherchent l’Atlantique. Leur cours est devenu réel pour moi à cause d’un livre, et les dessins qui illustraient ce livre.

J’avais dix ans quand je l’ai lu. Dans ce livre, un garçon amérindien dans les bois du nord sculpte (avec son couteau de poche) un canot avec son pagayeur, dix pouces de long, et il nomme son canot Paddle-to-the-Sea. Il le lance. Paddle-to-the-Sea passe dans le Lac Supérieur, il entre dans le Lac Huron. Il passe à travers tout, et l’auteur nous raconte comment il passe à travers tout. Y compris les Chutes Niagara, qu’il descend sans se briser du tout.

Et comment il flotte jusqu’à son entrée, un jour, dans le Golfe Saint-Laurent.

Retrouvez ici le neuvième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid

Par | 2019-03-11T07:29:49+00:00 02/03/2019|Catégories : Culture et éducation|Mots-clés : , |0 commentaire

À propos de l'auteur :

Malcolm Reid est un écrivain du Faubourg Saint-Jean-Baptiste à Québec. Il habite le quartier depuis longtemps, et il est actif dans ses mouvements citoyens. Ses sujets sont littéraires, musicaux, politiques: il écrit sur ce qui l'intéresse. Et il écrit dans deux ou trois formes, fictives et factuelles. Prosaïques et poétiques. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers...

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