Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

Ewart Reid, mon père, avait coutume de dire :

« Mes parents, Malc, voulaient qu’on ait une bonne éducation, nous quatre. Et trois sur quatre ont fait des cours universitaires. La quatrième s’est qualifiée comme couturière de mode, c’était ma sœur Margaret. »

Et :

« Pour moi ça a été bien lancé quand ils m’ont inscrit dans une école très spéciale du système publique de Toronto. Ça s’appelait les University of Toronto Schools. Elles avait été créées par la faculté de l’éducation de l’université, pour mettre à l’essai des nouvelles méthodes. C’était dans le centre-ville, près du Varsity Stadium, et il fallait passer des tests pour être admis là. J’ai eu de la chance, j’ai réussi les tests. Oui Malc! J’ai eu du bon temps à U.T.S. »

J’ai entendu parler, plus tard dans ma vie, des collèges classiques québécois. J’ai toujours pensé que les U.T.S. devaient être une sorte d’équivalent ontarien, mais publique et gratuite. L’institution existe toujours. En 1968, la seule année qu’on a vécu à Toronto, moi et Réjeanne, nous avons a assisté à des événements dans l’auditorium des University of Toronto Schools. Dont, un grand rallye noir. (On a entendu la révolutionnaire Kathleen Cleaver! On a entendu l’écrivain Jan Carew!) Durant cette année, nous tombions souvent sur des choses que Ewart aimait mentionner dans ses souvenirs d’enfance à Toronto. Dont la Huron Street dans le quartier étudiant.

En 1948, Ewart a décidé de prendre congé de sa job à Agriculture Canada. Il allait faire un doctorat en économique agricole à l’Université du Wisconsin. Sa famille était jeune. Mon frère Ian n’était pas encore à l’école, moi j’étais en deuxième année, semble-t-il. Je trouve mes bulletins scolaires pour la première et la deuxième année. La première — incroyable! — datée dans les années quarante.« Un excellent élève, » écrit Madame Robertson, sous l’indication « 1948-49».

Incroyable parce que je n’ai aucun souvenir d’avoir été assis dans une salle de classe en 1948-49. Le deuxième bulletin m’amène à 1950. Et c’est là que mes souvenirs scolaires commencent. Dans ce « mid-century year». Mais pas dans une salle de classe canadienne; dans un third grade américain. Car le voyage de Ewart nous a fait voyager, nous autres aussi.

Charlotte parlait, sa voix s’efforçant d’être rassurante.

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« Malcolm, Ian! Venez ici, j’ai quelque chose à vous dire. On va faire un voyage. On va aller visiter des gens. On va aller aux États-Unis. »

Malcolm a pris ça cool, et Ian l’a pris cool aussi. Mais c’était le début d’une différente sorte d’éducation pour les deux garçons. Charlotte m’a amené à l’École publique de l’avenue Broadview, une marche de dix minutes. « On a rendez-vous avec Madame Robertson, qu’elle m’a dit. N’aie pas peur, Madame Robertson va juste nous aider à être prêts pour notre voyage. » On arrive, la mère et le fils, devant une dame belle et jeune, mais nerveuse. Comme nous l’étions aussi, je pense. Dans le sous-sol de l’école, Charlotte ouvre l’entretien en disant que nous préparons un voyage qui va aussi être une assez longue absence de l’école. « Ça va aller, Madame Reid, et j’ai quelques livres que vous pourriez faire lire à Malcolm pendant votre voyage, histoire de garder ce qu’il a appris, et de le faire avancer aussi». Et elle a mis des manuels de lecture dans les mains de Madame Charlotte Reid.

Madame Reid a plein de pensées en tête, j’en suis sûr. Des pensées qu’elle ne crie pas à la maîtresse d’école, et ne déballe pas pour ses fils non plus. Des pensées comme :

« Ah! Le voyage qu’on va faire! Les villes et les gens que j’ai sur ma liste, les villes et les gens que les garçons vont voir! On n’a pas d’auto, on va voyager sur les chemins de fer. Sur les choo-choo trains. Prenons le Canadien National! Prenons le Great Northern! Prenons le Santa Fé! Mes sœurs sont au Manitoba, elles sont en Saskatchewan, elles sont en Californie … on va les visiter toutes. Mais bien sûr, Ewart nous attend. Et le fin mot de ce voyage, c’est :

« Wisconsin! »

Retrouvez ici le dixième chapitre de Roosevelt Avenue.

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