La dernière pièce de la saison 2018-2019 du Théâtre Périscope prend l’affiche jusqu’au 11 mai. Un théâtre documentaire qui avec intelligence les peurs qui traversent la société québécoise contemporaine, et qui nous en dit beaucoup sur notre imaginaire collectif encore fortement empreint de culture catholique.

D’abord créée lors d’un exercice pédagogique avec les finissant.es du Conservatoire d’art dramatique de Québec, Entre Autres se transporte sur la scène du Périscope pour nous offrir quelques clés autour de la société québécoise et du «mystère Québec», avec une réflexion hyper-bien documentée, et qui se construit sans jugement tout au long des trois heures de la pièce (qui passent en un clin d’œil, rassurez-vous!). Une pièce intelligente, vive, qui invite à la réflexion tout en verbalisant le processus même de réflexion.

Les spectateurs sont partie prenante du spectacle. En premier lieu en raison de la scénographie, qui transforme habilement le périscope en arène où se forment les opinions, entourée de gradins. Le sol se fait écran, où sont diffusées des informations sur les thèmes abordés, et la scène oscille entre le ring de boxe, la patinoire d’impro, offre un espace éclaté où les acteurs doivent jouer à 360° et le spectateur est mis à contribution. Ensuite, parce qu’il s’agit là d’un théâtre de l’échange, de la discussion: de l’accueil des spectateurs par les artistes qui avant même le début de la représentation se mêlent au public pour l’accueillir et le placer, lui empruntent bracelets ou foulards pour interpréter des personnages ou qui l’invitent à lire des textes au cours de la représentation. A la fin de la représentation, le public est invité à rester, se lever et venir discuter avec les comédiens.

Les textes se sont construits autour des enquêtes menées par les comédiens, abordant quatre thématiques polarisantes pour les citoyens de la Ville de Québec :

  • les groupes anti-immigration comme la Meute, Storm Alliance, Atalante. Une interrogation qui part d’un rappel très émouvant de la tuerie de la Mosquée de Québec et qui déconstruit très bien leurs discours;
  • les groupes antiféministes (des Incels à Marc Lépine en passant par les groupes de défense des pères);
  • le déni face aux changements climatiques et les attitudes à adopter, du pessimisme désespéré aux volontés de changer la société;
  • Et enfin les traces latentes du catholicisme dans la société québécoise, dont on finit par comprendre qu’il imprègne encore toute notre culture et nos valeurs, même si l’on est athée et non-baptisé.e.

Ce n’est absolument pas moralisateur, bien au contraire. On nous présente la complexité des choses, nos propres contradictions. On rit beaucoup, et on s’interroge. Et, au final, ce qui ressort clairement, c’est “la première étape de la guérison, c’est d’admettre qu’on a un problème” comme le mentionne un comédien.

Les acteurs poursuivent ici la démarche entamée au conservatoire, questionnent leurs positions, se personnifient eux-mêmes, nous relatent leur enquête et jouent les personnes avec lesquelles elles ont fait des entrevues, ce qui est en termes de performance d’acteur, probablement la meilleure partie du spectacle. Présente lors de la première, la députée Catherine Dorion n’a pas manqué de sourire à l’irrésistible interprétation de son collègue Sol Zanetti un soir de débat électoral à la Ninkasi. On doit également saluer l’interprétation de Mathieu Bock-Côté, hilarante et fabuleuse de réalisme.

Pour résumer, on ne saurait trop vous recommander d’aller assister à cette dernière pièce de la saison. C’est intelligent, vif, drôle, bien joué et utile socialement. Ce théâtre-documentaire est un théâtre citoyen, et en ces temps de doute, nous donne une petite lueur d’espoir…

En bref:

  • Distribution (fabuleuse et fraîche): Laura Amar, Michel Bertrand, Étienne D’Anjou, Blanche Gionet-Lavigne, Vincent Legault, Vincent Massé- Gagné et Marianne Bluteau
  • Compagnies (à suivre de près): le Collectif Wolfe, constitué de comédiens issus de la cohorte 2017 du Conservatoire d’art dramatique de Québec, et le Collectif Nous sommes ici.
  • Mise en scène › Alexandre Fecteau
  • Dates: du 30 avril au 11 mai