Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

Un enfant a très besoin que son père et sa mère restent ensemble. Qu’ils se séparent … ce serait un grand choc. Ils doivent rester ensemble. Mais Ian et moi ne redoutions pas un bris du lien entre Charlotte et Ewart. Je me souviens que notre voyage dans l’Ouest était entouré de cette confiance. C’était, je le vois maintenant, la joyeuse saison de l’amour entre Charlotte et Ewart. La mère explorerait le continent avec ses deux garçons. Le père serait dans sa salle de classe dans la ville de l’Université du Wisconsin, Madison.

Mais ils se retrouveraient. C’était sûr.

Dans ma mémoire, les garçons sont en train de dire un bye-bye à leur père, un bye-bye sans drame. Ils ne se demandent même pas si Ewart aurait dit à Charlotte quelque chose comme :

« Alors, t’as le goût de voyager, Char? T’as le goût des chemins de fer? Et moi, pour la première année des mes études aux États, je serais célibataire? Ou au moins pour la première demie-année … »

Ils n’imaginent pas Charlotte répondant peut-être :

« Penses-tu que tu vas te débrouiller, Ewart? Moi je vais y arriver, je pense. Même avec Malc et Ian sur les bras. Je vais aller voir mes sœurs, tu vois? Et les gars — ah! Ils vont voir du pays, hein?»

Pour Ian et pour moi, notre life on the road serait donc sous le signe du grand « Pourquoi Pas? ».

(La maison sur Roosevelt Avenue ne serait pas vide. Un homme nommé Fred Zaplitny venait d’être élu député d’une circonscription du Manitoba. Il voulait amener sa famille à Ottawa, il avait besoin d’une maison. Est-ce parce que les Reid étaient actifs dans le même parti politique que lui, la Cooperative Commonwealth Federation, ou CCF? Je ne sais pas. Mais qui occuperait notre maison pendant notre absence? La famille Zaplitny. Je n’ai jamais vu les Zaplitny, ils sont entrés après notre départ. Mais on a souvent parlé des Zaplitny dans notre famille, et on savait que le radicalisme calme du CCF avait un plus fort attrait pour les groupes ethniques des Prairies, que pour les classes moyennes et ouvrières de la très straight ville d’Ottawa).

Un jour nous étions à la Union Station à Ottawa, nous étions sur notre départ. La traversée du nord de l’Ontario sur le Canadien National, c’est un long voyage. Mais je n’ai pas de souvenirs jusqu’à notre arrivée à Winnipeg.

Là je nous vois, le matin d’un jour en 1949, sur un terrain du village de Saint-Andrews, Manitoba, dans la Red River Valley.

C’était donc ici que toutes les aventures de la famille Clare, les six filles et le seul garçon, avaient eu lieu? Tous ces contes que Charlotte nous avait contés sur Roosevelt Avenue? Et pourtant! Ça ne ressemblait pas du tout à ce que j’avais imaginé. Dans ma tête j’avais une haute maison noire et victorienne. Tandis que loin devant nous il y avait une maison beige et plate, assise sur le sol, ses bras et ses jambes extensionnés dans toutes les directions. Une maison très « Prairies ». On avançait vers elle, il faisait gris, mais des flaques d’eau nous flashaient néanmoins la blancheur du jour.

L’air était humide. Les arbres étaient rares.

Illustration Malcolm Reid. Reproduction interdite.

« Come on, boys, disait Charlotte. Des journées comme ça, quand j’étais petite, on aimait enlever nos souliers et marcher dans le gumbo. Tiens, voulez-vous faire ça? »

On voulait. Nos souliers ont sauté, Charlotte les portait dans un sac à magasiner. Et nos pieds s’enfonçaient. Ils accueillaient la boue manitobaine d’un beau brun clair. C’était agréable, c’était délicieux. La glaise suintait entre nos orteils. La terre à moitié liquéfiée était un habillement parfait pour nos pieds.

Nous nous approchions de la maison. Quand nous étions près, Charlotte, qui, toute notre vie, avait raconté. raconté, raconté … eh bien, Charlotte était silencieuse. Elle n’avait pas de voix.

Elle a dit enfin : « C’est ici qu’on jouait. Je me souviens bien. »

Mais il n’y avait personne à la maison. Nous pouvions frapper à la porte, personne ne répondrait. Clairement la maison était habitée en 1949, une famille nouvelle y était abritée contre les tempêtes. Nous ne saurions rien d’eux. Charlotte ressentait son enfance autour d’elle. Nous, ses fils, doutions que cet endroit puisse être le théâtre de tout ce qu’elle avait raconté. La légende de Saint-Andrews-sur-la-Red avait trop de couleurs pour ce champ humide. Où étaient les retours-de-chasse de son père, Arthur, le malcommode? Où étaient ses canards répandus sur le plancher de la cuisine, ses « Oies, mallards, canvassbacks »? Où était Rosalie, l’épouse endurante, essayant de garder la cuisine propre?

Alors nous avons regardé par les fenêtres. Il y avait là un peu de l’intérieur-en-ombre de la maison … Ah, si Bessie avait été là! Et Susan et Madge et Annie! Elles auraient pu rire ensemble ; nous convaincre qu’elles allaient bientôt sauter à la corde.

Elles avaient été là. Mais elles n’étaient plus là. Et lentement on a tourné pour quitter le terrain.

Retrouvez ici le onzième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid