Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

Charlotte savait où nous allions, dans notre voyage à travers le Canada et les États-Unis. Malcolm et Ian, ses deux petits garçons, n’en savaient rien. Mais nous faisions confiance à la mère voyageuse. Et notre père nous attendait au bout du voyage, à son université aux États-Unis.

À Winnipeg, mon oncle Jimmy nous disait : « Veux-tu voir le garage où je travaille, Malc? Ian? »

« Euh, ouais … »

« Venez-vous-en, je vais vous le montrer. Nous nous occupons d’une nouvelle sorte d’automobile, qu’on vient juste de recevoir au Canada. La Volkswagen. »

Nous entrions dans une grande pièce avec un plafond très haut. Le plancher était en ciment, noirci par de la graisse de moteur. Il y avait des trous dans ce plancher, des trous où un mécanicien pouvait se tenir, même un grand gaillard comme notre oncle Jimmy. Toutes les autos dans la place étaient des Volks, des carrosseries en forme de coccinelle, plusieurs de couleur jaune, les autres vertes, grises, blanches. La marque chromée était là, sur chacune, le V enlacé avec le W.

« C’est une automobile allemande, nous a expliqué Jimmy. C’est différent des autres, et moi j’ai suivi mon cours pour savoir comment la mettre en état. Comment la réparer. Les gens commencent à acheter des Volks, ici à Winnipeg. »

Et dans ce discours, le discours de ce mécanicien qui était le seul frère de ma mère, je ressentais la planète évoluer.

« Les gens n’ont pas peur d’un char qui vient des Allemands? » lui ai-je demandé.

« Pantoute! » répondait Jimmy Clare.

Je sentais la Deuxième Guerre (dont mes copains et mon école me parlaient tout le temps, mais dont je n’avais aucun réel souvenir) reculer plus loin dans le passé. Les allemands étaient des amis maintenant. Leur « véhicule du peuple » était admiré.

Mon ami Doug Campbell, sur Roosevelt Avenue — son père était militaire dans la Royal Canadian Air Force, encore à l’heure qu’il était. Il avait été dans la guerre, ce père. Il avait des histoires de guerre à raconter.

« On va jouer à la guerre, me disait Doug. On va construire un fort dans notre cour en arrière, oké, Mal? »

(Ma famille m’appelait Malc ; mes amis m’appelaient Mal.)

Je savais qu’il valait mieux prendre ce jeu comme un jeu agréable, malgré que l’ambiance dans notre maison était très différent.

« J’ai été dans l’armée de réserve dans ce temps-là … dans la milice, me disait Ewart. Nous faisions du maniement d’armes, ici à Ottawa, et de la marche militaire. Ça valait mieux. Il fallait décorer notre vitrine un peu, Malko! En même temps on voulait que le Canada, les Alliés, gagnent cette guerre, clairement ».

Charlotte allait encore plus loin. « J’aime pas la guerre, Malcolm. Je l’ai jamais aimée, me disait-elle. Je suis devenue pacifiste quand j’étais très jeune femme. C’est pas moral, la guerre, c’est la chose la plus horrible qui soit. C’est la chose la plus horrible qui existe, pour les gens. Y compris pour les soldats. Non, il faudrait que l’humanité se guérisse de la guerre et de la gloire qui va avec. Moi, c’est Gandhi mon homme. C’est George Bernard Shaw. C’est James Shaver Woodsworth ».

Nous étions conscients, Ian et moi, de cette nuance entre le franc pacifisme de Charlotte et les sentiments anti-guerre plus circonstanciés de Ewart.

Nous étions une maisonnée pacifiste, mais anti-Nazie aussi.

Et anti-Franco! Car pour Charlotte, la guerre qui faisait un peu plier son pacifisme c’était la Guerre civile d’Espagne. Une guerre qui était non seulement avant mes souvenirs, mais avant mon existence. Charlotte, elle, se rappelait des bombes d’Hitler et de Mussolini tombant sur les femmes et les enfants de ce pays en 1937. « Dans ce temps-là, nous racontait-elle, on était socialistes, on contestait à peu près tous les régimes et gouvernements. Mais dans ce cas-là, on était loyalistes. Bizarre, hein? On était pour le gouvernement de l’Espagne. On était contre les rebelles de Franco. Car ce gouvernement avait fait des mesures pour le peuple, et Franco cherchait à détruire tout ça. »

Tous ces sentiments constituaient la Charlotte qui voyageait avec ses deux marmots.

C’était une nouvelle Charlotte, elle n’était plus Charlotte Clare mais Charlotte Reid maintenant, de Roosevelt Avenue, Ottawa.

C’est pas sûr que Jimmy Clare (son grand frère, resté à Winnipeg) la connaissait encore parfaitement … le jour où Jimmy a expliqué au marmot nommé Malcolm, que les gens étaient bien à l’aise, à l’heure qu’il était, d’acheter « a German car. »

Retrouvez ici le douzième chapitre de Roosevelt Avenue.

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