Les Chantiers / Constructions sont l’espace créatif du Carrefour international de Théâtre de Québec. Laissant place à l’expérimentation et à l’échange entre les artistes et le public, ils ont à nouveau permis au public de découvrir des œuvres en cours de création, qui peuvent se retrouver à l’affiche des théâtres quelques mois plus tard. 

En arrivant, on nous sert une crème glacée, des sourires, un brin de jasette sur le pas de la porte. Et puis, pour une contribution volontaire suggérée de 10$, on assiste à un « chantier » : une pièce de théâtre en construction, soit sous la forme de laboratoire (une mise en scène provisoire), soit sous la forme de lecture. Le tout est suivi d’une période d’« excavation », une discussion sur la pièce, où les artistes comme le public peuvent poser des questions.

La première pièce que j’ai vue, le 26 mai, s’appelait Disgrâce. Elle raconte l’histoire d’un homme qui, après avoir agressé sexuellement une dizaine de jeunes femmes, se retrouve en garde à vue chez sa mère jusqu’à son procès. La pièce porte surtout sur les échanges entre les trois personnages principaux : l’homme, sa mère et l’avocate. J’ai beaucoup apprécié les personnages, leur évolution et leur complexité. Aucun d’eux n’est vraiment sympathique, et pourtant, ils sont fascinants. Particulièrement l’avocate, qui aborde avec une froideur et un esprit analytique effroyables l’affaire et les témoignages des victimes. Parlant de témoignages, j’espère en retrouver encore plus dans la version définitive du texte, car ils donnent un côté profond et humain à la pièce, en plus de ramener l’attention sur le sort des victimes, qui n’importe évidemment que très peu aux personnages principaux.

Ensuite, j’ai assisté à un laboratoire de la pièce Fièvre. On y parle de maladie mentale, de suicide et de dépression. En effet, la protagoniste s’est suicidée, laissant derrière elle son meilleur ami dévasté. Tout au long de la pièce, on assiste à des flashbacks au cours desquels on découvre la relation qui unissait les deux personnages principaux, et la souffrance de la jeune fille dans les dernières années de sa vie. J’ai beaucoup aimé la justesse avec laquelle est représentée la maladie mentale de la jeune femme: on comprend vraiment ce qu’elle vit, on le ressent, ça nous prend à la gorge. Par exemple, dans une des scènes, elle fait une crise d’anxiété : rien qu’en voyant la scène, j’ai eu les larmes aux yeux tant la souffrance devenait réellement palpable. Le texte peut aussi par moments se montrer très poétique. Si la relation des deux personnages est déjà très touchante, j’aurais aimé qu’elle soit encore plus approfondie, car elle me semble être un élément clé de l’histoire.

Finalement, la pièce Fond de rang raconte l’histoire de trois personnages qui vivent en région: Marie, une jeune femme qui semble souffrir d’une dépression, son petit-ami et sa mère. Leur quotidien est bouleversé par l’arrivée d’un homme sorti de leurs passés respectifs. Le personnage en question est très intéressant, parce qu’il reste mystérieux tout au long de la pièce. On n’arrive jamais vraiment à comprendre ses intentions : il semble mentir à tout le monde, apparemment dans le but de les manipuler, mais on ne sait pas bien pourquoi. On en vient même à se demander s’il existe réellement. Ce n’est cependant pas le seul aspect de la pièce qui reste flou : il y a plusieurs métaphores qui, tout en étant très poétiques, sont parfois légèrement incompréhensibles. Toutefois, je pense que chacun peut en ressortir quelque chose de différent, que l’interprétation en est très libre et personnelle; et c’est quelque chose qui me plait beaucoup.

Pour conclure, cette formule de chantier me ravit. C’est moins formel, plus amical. Et puis, ça permet d’avoir une idée plus précise du travail derrière chaque pièce, de l’évolution de celles-ci. Pour les auteur.e.s, avoir un public en cours de création doit être très enrichissant, puisque cela offre la chance d’avoir des commentaires et de savoir ce que les gens comprennent et pensent de la pièce. La période d’échanges entre le public et les artistes à la fin est toujours extrêmement fascinante. Les chantiers sont un vivier de talents impressionnants, et la scène de théâtre québécoise peut s’enorgueillir de compter en son sein autant de créativité.