Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

La Saskatchewan est pas mal un blanc dans mon souvenir de notre voyage dans l’Ouest, Charlotte-avec-ses-deux-garçons.

L’Alberta est un blanc.

La Saskatchewan était pourtant une terre de haute importance, pour Charlotte et pour Ewart. C’était la seule province qui était gouvernée par le CCF, ce parti dont ni le premier « C » ni le deuxième « C » signifiait « Canada », mais qui était si important dans l’histoire du Canada. C’était la province socialiste du Canada. Tous les socialistes canadiens avait un petit faible pour la Saskatchewan. C’était parce que son peuple avait élu la Co-operative Commonwealth Federation.

Mais Ian avait six ans. Malcolm en avait neuf. Aurait-on pu faire vivre ce fait politique dans leur esprit? Peu probable. Ils étaient trop jeunes.

Seulement, une sœur de Charlotte, membre de la faction radicale dans la famille Clare, était établie en Saskatchewan. C’était Bessie. Bessie Clare avait voyagé vers Montréal dans sa jeunesse, elle y avait pratiqué le nursing. Elle était tombée amoureuse de Bert Sufrin, un Juif montréalais. Bert était économiste, et quand Tommy Douglas et son CCF ont pris le pouvoir en Saskatchewan, il voulut aller à Regina. L’attirance était forte — Bert voulait travailler pour ce nouveau gouvernement de gauche! Et Bessie l’appuyait là-dedans, et la famille Sufrin s’ y est amenée, à Regina, eux et leur petite fille, Barbara.

Alors nous nous sommes arrêtés pour leur dire bonjour.

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Bessie avait été infirmière au staff du Montreal Star dans son époque montréalaise. Là, à Regina, elle se transformait en Saskatchewanaise, et elle élevait notre cousine Barbara dans cette capitale provinciale. Un seul souvenir me reste de notre arrêt dans leur maison: Bessie avait une poupée miniature, dont les pieds marchaient. Une poupée de la petite Barbara? Qui sait? En tout cas une poupée dans un uniforme blanc, et qu’Ian et moi faisions marcher sur la table de café (et peut-être parler aussi) en la voyant comme une représentation de notre tante Bessie, ni plus ni moins. Regina était la ville où le CCF avait été fondé vers 1937, mais pour nous c’était la ville de cette poupée-infirmière.

L’Alberta? L’Alberta était le pays des cow-boys. Dans notre pays, s’entend. Alberta : pays des cowboys canadiens. Charlotte savait combien j’aimais les cowboys, combien je me rêvais un cowboy moi-même, feuilletant constamment, sur Roosevelt Avenue, The Big Book of Cowboys. Ce livre avait des peintures pleines-pages de leurs travaux. Mais Charlotte n’avait pas de contact dans le monde des cowboys. Elle le regrettait, j’en suis sûr. Mais il fallait faire avec. On a regardé les ranchs filer par la fenêtre du train. C’était plat et ennuyeux. Comme la traversée du nord de l’Ontario avait été ennuyeuse, même si le nord de l’Ontario était le territoire où Tom Thomson avait croqué The West Wind.

Charlotte, elle, avait de forts souvenirs de l’Alberta. Elle devait brûler de les redécouvrir, de nous les montrer.

Car c’était en Alberta que se trouvaient les deux hôtels de luxe où elle avait été serveuse-de-table dans ses années d’études, avant de connaître Ewart. Mais ses copains des années 1930 étaient dispersés par le vent. Les chambres et les salles à dîner du Jasper Park Lodge, et du Château Lake Louise, étaient fermées à tous. Sauf à la nouvelle génération de travailleuses qui y travaillaient, et aux riches qui s’y amusaient.

C’était dans ces palais des Rocheuses qu’elle avait gagné ses études. Bac à l’université du Manitoba … diplôme de travail social à McGill. Elle ne pouvait pas nous traîner là, alors nous nous sommes contentés d’être éblouis par les grandes montagnes. Les montagnes fonçaient vers nous. Dans quelque minutes nous aurions passé par la Passe-du-Cheval-qui-Rue. Nous serions sur le versant Colombie-Britannique. Une mince fraction d’une journée, c’est tout ce que ça prendrait. Charlotte compensait les sites que nous avions manqués avec son fonds d’anecdotes sur l’Ouest canadien.

« Vous savez, les garçons, il y avait un Britannique qui voyageait une fois dans l’Ouest et se trouvait sur la plateforme d’une gare. Il demande à un résident local : « Say, sir, can you tell me where we are? »

« Ce à quoi l’homme local a répondu : « Saskatoon, Saskatchewan. »

« Et le voyageur, de retour avec ses compagnons dans le train : « Il ne parle pas anglais, » leur dit-il. »

Charlotte, avec ses souvenirs de working girl dans le temps de la Crise … avec son admiration pour le premier ministre Thomas Clement Douglas façonnant un socialisme des Prairies sous le dôme du parlement à Regina … elle patientait, Charlotte.

À Vancouver attendaient des aventures que les garçons pouvaient goûter.

Droit sur le Pacifique!

Retrouvez ici le treizième chapitre de Roosevelt Avenue, et le quinzième chapitre ici.

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