Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

Je vous raconte le voyage d’une mère avec ses enfants… Le voyage de Charlotte Reid à travers le Canada avec ses deux fils, Ian et Malcolm. Nous sommes en l’année 1949-1950, les garçons sont petits. (Malcolm, lui, a 9 ans. Et Ian en a 6.) Pour Ian, ce voyage est pure découverte ; pour Malcolm c’est plus un voyage de comparaison avec des histoires souvent contées par Charlotte. Car nous allons vers l’ouest! Et Charlotte est une fille de l’Ouest. Elle veut montrer son Manitoba à ses garçons… mais les choses n’ont-elles pas beaucoup changé depuis son enfance sur les bords de la Rivière Rouge?

Nous sommes dans un train, en train de traverser les Montagnes Rocheuses. Nous laissons les Prairies derrière nous — dans un instant nous serons en Colombie Britannique.

Mais revenons à Winnipeg! J’ai oublié une chose, est c’est la plus importante chose de ce voyage, je pense.

Il y a une chose qui a changé pour Charlotte, et ça concerne sa sœur Susan. Susan, venant d’une famille en partie amérindienne, une famille métisse qui ne s’avouait pas telle, est devenue pleinement indienne maintenant. Elle a épousé un Indien. Avec Rupert, elle a eu trois enfants, et le plus vieux, elle lui a donné comme prénom le nom de famille dans laquelle les sœurs ont grandi — Clare. Son autre garçon c’est Paul, et sa fille c’est Rosalie. Alors c’est Clare Letendre… Rosalie Letendre… Paul Letendre (Rupert, comme beaucoup d’Indiens de l’Ouest, a un nom canadien-français). L’arrêt à Winnipeg, c’est les retrouvailles de Charlotte Clare, devenue Madame Reid, avec Susan Clare, devenue Madame Letendre. C’est aussi la rencontre des cinq cousins.

Et ça va être notre découverte de la vie amérindienne dans l’Ouest canadien, si souvent mentionnée par Charlotte quand nous étions chez nous sur Roosevelt Avenue.

Roosevelt Avenue 15: les Saulteaux

Dessin: Malcolm Reid. Reproduction interdite.

Susan Letendre est enseignante, apprenons-nous, et elle enseigne dans l’école d’une communauté indienne au nord de Winnipeg. Elle nous dit : « Voulez-vous voir le village, les gars? Aimeriez-vous visiter mon école? Allons, nous prendrons le train pour Fairford ». Le lendemain nous étions en route.

Je note ici que l’expression « Premières Nations » n’existait pas encore en 1950. Le mot Indien dans son sens nord-Américain était courant alors. J’ai longtemps pensé que toutes nos connections indiennes étaient avec les Cri, dans notre famille, mais un jour bien après le décès de Susan, ma cousine Rosalie m’a dit : « Ah! Non, Malcolm. Nous dans notre famille, on est des Saulteaux. »

Alors, la réserve près de Fairford, Manitoba, je présume que c’est une réserve des Saulteaux. Quels souvenirs ai-je de notre visite là?

J’en ai. J’en ai pas mal.

Mais ce sont des bribes, des feelings, et je n’ai pas de témoins, ou pas beaucoup, que je peux interroger pour les affiner. Je vous les livre, alors, comme elles sont, dans ma tête.

Je me souviens qu’on est arrivés, une belle journée d’été, tard dans l’après-midi quand les rayons du soleil étaient chauds et jaunes, et les ombres étaient longues. On débarque, on marche sur le chemin de terre dans le village, les herbes du côté du chemin étaient longues, vertes et beiges, il y avait des fleurs sauvages à travers. Un feeling de confort et d’insouciance.

On regardait les Saulteaux, les résidents du village. On hochait la tête, timidement. Ils répondaient, timidement.

Nos cousins étaient avec nous, on jasait, on faisait connaissance. Mais on est guidés par Charlotte, la petite sœur, d’Ottawa. Et Charlotte est guidée par Susan, la grande sœur, de Saint-Boniface, dans la ville de Winnipeg, quand elle est en ville. Et de cette petite localité quand elle est dans sa communauté, sa Première Nation, en train d’éduquer les petits et les grands, les petites et les grandes.

Elle nous ouvre les portes de l’école. Une one-room schoolhouse, les élèves, de divers âges, assis sagement à leurs pupitres. Des gravures d’animaux et des cartes géographiques sur les murs, elle nous a présentés à sa classe. Des petits sourires. Des yeux bruns qui nous regardent.

Elle conclut sa journée avec ses élèves. Nous rentrons chez Susan et sa famille, un souper savoureux. Et le soir, de la musique je crois, dans une salle communautaire. Des notes de violon, de musique-à-bouche … Des conversations en Saulteaux. D’autres en anglais, comme les leçons à l’école.

Le lendemain, le village en plein matin, beaucoup de maisons non-peinturées si je me souviens bien … Mais toujours cet air de confort et d’insouciance, à mes yeux, ou simplement dans ma tête.

Et le train pour rentrer à Winnipeg, avec sa locomotive à vapeur. Dans le train, Susan a une anecdote à nous raconter.

« J’enseigne l’hygiène et la santé à l’école, je leur inculque l’importance de la ‘cleanliness.‘ Mais on a ben du fun aussi, et je me souviens du jour où j’ai envoyé un des meilleurs garçons de la classe au tableau noir pour écrire ce mot, cleanliness. Il a eu de terribles difficultés à l’épeler de la bonne façon, mais je l’ai toujours encouragé, jusqu’à ce qu’on éclate de rire. Il riait tellement, le garçon, que les larmes sortaient et descendaient sur ses joues, lavant un peu la poussière sur ses joues. ‘Regarde, a-t-il dit, ça fait quelque chose comme la cleanliness. Ça fait des clean lines ‘».

Alors, on l’avait vu, notre premier village indien au Canada. Nous avions vu les sœurs Clare célébrer leur Indianité. La fierté indienne de Charlotte était nourrie.

Retrouvez ici le quatorzième chapitre de Roosevelt Avenue.

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