Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de “Roosevelt Avenue”. 

La traversée de la Colombie Britannique a été rapide. Je ne me souviens pas de ce que j’ai vu. Je me souviens de ce dont on a parlé.

« Ils ont eu des inondations pas mal fortes ce printemps, a dit Charlotte. Ils sont en train de nous dire qu’il faudrait peut-être qu’on débarque de notre train, la voie est trop endommagée. Un autobus va nous être fourni. Pour nous rendre à Vancouver. Un endroit qu’on appelle Lulu Island a subi des pluies torrentielles. »

Ian était alerté.

Il connaissait une bande dessinée: Little Lulu. Héroïne: une petite fille casse-cou qui s’appelait comme ça. Elle avait des cheveux en boucles et une face frondeuse. La sorte de personnage auquel les enfants s’attachent.

« Qu’est-ce que tu dis, maman? Wittle Wuwu Island? » Le double-V remplaçant le « L » à cet âge.

Mon souvenir est qu’on a passé à travers ce danger. Cela a-t-il été en train ou en bus?

On était vite à Vancouver, et Vancouver a eu un grand impact sur le garçon de neuf ans que j’étais. Sur mon frère Ian aussi, je pense, à six ans.

Copyright Malcolm Reid.

Car c’est Vancouver et la Bici qui nous montraient une grande présence amérindienne. Je n’avais jamais vu ça auparavant, vu ça de mes propres yeux, dans mon pays. Depuis le temps que ma mère soulignait tout ce qu’il y avait d’indien dans le Canada! Mais Bici rendait ça visible pour moi. Car Bici était le pays des totems. (Bici est une expression de Jacques Ferron, une francisation de B.C. Je l’écris sans article, comme on écrit Cuba sans article). Un ou deux des livres les plus précieux dans notre maison sur Roosevelt Avenue étaient de la plume d’Emily Carr. Ces livres contenaient des reproductions de ses peintures.

La dame avait voyagé parmi les Indiens Haïda, et avait été marquée par leur culture. Dans The Book of Small, et dans Klee Wyck, j’avais vu des Indiens, et spécialement des Indiennes. Et j’avais vu les sculptures immenses qu’ils avaient fait, qu’ils faisaient encore, dans les troncs des pins de la forêt.

Et là, je voyais ces grandes sentinelles pour vrai. Les becs volontaires des oiseaux-du-tonnerre. Les riches couleurs avec lesquelles on avait teint les personnages du totem. La vie qui émergeait du bois de pin.

La partie la plus amérindienne de notre famille était la partie qui habitait le Manitoba. Ma tante Susan Letendre, sœur de ma mère, avait la part de sang indien qu’avaient toutes les sœurs Clare, et aussi, elle avait épousé Rupert Letendre, un Indien de la petite nation des « Saulteaux ». Rupert travaillait dans une usine de cannage de poisson. Susan, elle, enseignait dans un village Saulteaux. Je n’ai jamais su si Susan avait maîtrisé des éléments de la langue des Saulteaux. Mais cette tante était pour moi l’image de l’indianité. Ses cheveux étaient longs et noirs. Son sourire timide était comme le sourire d’une femme dans un tableau d’Emily Carr. Ma propre mère avait beaucoup de ces mêmes traits … seulement dans le contexte de Roosevelt Avenue, ça ressortait moins!

Le feeling de l’aspect indien de notre famille était fort en moi maintenant. Je savais, je croyais, que l’Ouest était le pays des Indiens. Et là, j’avais la Colombie Britannique pour donner eau à ma soif. Vancouver me semblait vouloir reconnaître la place fondatrice des Indiens dans la vie canadienne, car il avait les œuvres physiques que les Indiens avaient laissées, et l’état les avait consacrées. Le totem, ici, était roi.

Charlotte Clare Reid en était-elle à sa première visite dans la ville de Vancouver? Je ne sais pas. Mais à bien y penser, ça semble possible. Ses ancêtres étaient des Cri, et pas des Haïda, des gens de la plaine, et non de la côte. Mais les visages, spécialement les visages féminins, qu’elle avait vus dans les tableaux de la grande Emily Carr dans les pages de Klee Wyck, elle en voyait plusieurs autour d’elle, maintenant. Ces visages étaient beaucoup comme les visages indiens et métis qu’elle avait vu dans son village de Saint Andrews au Manitoba, petite fille. Ces visages lui parlaient.

Alors elle a pris la main d’Ian, elle a pris la main de Malcolm. Elle est entrée dans un immense jardin d’herbes — sauvages par-ci, tondues par-là. Je ne suis pas près d’oublier ce jardin. Il s’appelait Stanley Park.

Retrouvez ici le quinzième chapitre de Roosevelt Avenue.

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