Situé au 801 rue Saint-Jean depuis 1971, l’établissement culinaire familial le plus ancien du Faubourg ferme en cette fin d’octobre, à deux ans de ses cinquante ans. Joanne, Robert, et Stephen, les enfants de Giovanni Bragoli (fondateur du restaurant) ont décidé de prendre leur retraite.

Le Veau d’Or ne tire pas son nom de la religion juive, lors de L’Exode, mais d’un autre type d’adoration: la diversité des préparations culinaires du veau en Italie. Une sorte de religion, celle du bien manger.

Étrangement, la création du Veau d’Or est une heureuse conséquence des grands bouleversements d’aménagement de la colline Parlementaire. Arrivé à Québec en 1948 depuis Castelletto di Vernasca, en Emilie-Romagne (nord de l’Italie), Giovanni Bragoli avait rejoint son frère Marino, qui tenait le restaurant Chez Marino, rue Dauphine. En 1968, pour les travaux de la colline Parlementaire, le restaurant de la rue Dauphine dut fermer ses portes. Pour Marino, ce fut la retraite, pour Giovanni allait commencer une nouvelle aventure, puisque trois ans plus tard il ouvrait rue Saint-Jean, à l’angle de la rue Saint-Augustin, côté St-Matthews.

Des prix serrés faisaient que le prix le plus cher de la table d’hôte était toujours raisonnable (Photo F. A.)

Ainsi est née l’aventure: monsieur en cuisine et madame (une Irlandaise de Québec) au service. Puis les trois enfants ont reproduit le modèle: Robert et Stephen en cuisine, Joanne en salle. De cette époque est restée aussi Sylvie, au service certains soirs, que les habitués de fin de semaine connaissent forcément.

Au Veau d’Or, on trouvait des résidents du quartier, des travailleurs du Faubourg, des congressistes, des touristes, et occasionnellement des résidents d’autres quartiers qui découvraient ou redécouvraient une place où ils n’avaient pas remis les pieds depuis des lustres. Outre les plats à la carte, le choix des vins, et un assez grand choix d’alcools, il y avait aussi la table d’hôte, et ses prix très serrés. Le midi, il fallait compter entre 10$ et 17$, le soir en gros cinq à sept dollars de plus. Outre le plat principal, la table d’hôte incluait un potage, un dessert, et une boisson chaude.

Je me souviens…

J’ai vécu environ deux ans dans Saint-Jean-Baptiste sans mettre les pieds au Veau d’Or. Je ne sais pas du reste pour quelle raison.

Je me souviens d’un midi où j’ai dîné avec une amie, qui des années durant avait fait le service dans un restaurant pas si loin de là. Lorsque les factures sont arrivées, elle m’a dit «Oh, je crois qu’il y a une erreur»: le total taxes incluses faisait 12$, mais c’était normal, en tout cas logique pour moi qui connaissais la fourchette de prix.

Je me souviens de certaines soirées de fin de semaine, je passais voir s’il y avait de la côte levée, et je me posais en solo pour la déguster. Puis ce plat a été absent du menu de fin de semaine. Au point que lorsque je croisais Sylvie dans la rue le soir tard, je lui demandais si elle avait vu revenir les côtes levées.

Je me souviens d’un soir d’été, en 2018, où la terrasse (une trentaine de places) était pleine, la salle (pas loin de soixante places) presque pleine. Je me suis posé, malgré tout, n’étant pas pressé, le FEQ étant fini depuis quelques jours. Un homme et une femme sont arrivés après moi, et ont pris la dernière table, juste à côté de moi. Ils avaient beau résider dans Montcalm, ils n’avaient pas mis les pieds au Veau d’Or depuis une vingtaine d’années. En fait, il pensaient venir pour la première fois, mais en examinant le décor au charme suranné la dame a réalisé qu’ils étaient déjà venus quand ils étaient plus jeunes.

Je me souviens d’un autre soir d’été, cette fois en 2019. Je venais d’emménager à moins de cent mètre du Veau d’Or, j’avais donc décidé d’aller m’y poser. Peu après mon arrivée, des anglophones ont été assignés à une table proche de la mienne, et ne savaient pas s’y retrouver dans la carte. En fait, ils étaient tous végétariens, et le personnel leur a concocté des plats sur mesure. Souvent, je demandais un changement de garniture, et je l’obtenais. Mais je ne pensais pas qu’un repas sur mesure et sans réserver pouvait se faire.

Je me souviens d’un récent midi, mercredi 9 octobre 2019, où une voisine m’avait convié à dîner. Depuis fin septembre nous avions envisagé d’aller au Billig, à cause de la choucroute d’octobre, mais deux contretemps nous avaient fait reporter la date. Alors que nous étions à deux pas du Billig, je lui ai demandé si elle connaissait Le Veau d’Or. Elle avait beau avoir vécu plus de cinquante ans dans le quartier, elle n’y avait jamais mis les pieds. Donc elle voulait voir. Elle n’a pas été déçue. D’autant qu’elle y a été reconnue par un ancien collègue qui allait partir, et qu’ensuite elle a reconnu à la voix l’un de ses anciens collègues. En un dîner, elle était contente aussi de retrouver la trace de deux anciens collègues, habitués de la maison, et qu’elle n’avait pas vus ni même croisés depuis qu’elle avait pris sa retraite.

Je me souviens d’un soir (peut-être en 2015) où nous étions trois à table, dont un voisin, récemment entré au conseil d’administration du conseil de quartier, qui avait quitté Saint-Jean-Baptiste en 1978 et n’y était pas retourné depuis. Il redécouvrait le lieu qu’il avait connu dans sa jeunesse.

Nous avons par la suite, lui et moi, pris le pli d’y dîner presque chaque mois. Pour se faire plaisir, mais aussi pour «refaire le monde»… Un monde qui consistait en 0,6km2: le territoire du quartier.

C’est tout naturellement à lui que j’ai proposé une dernière virée au Veau d’Or, qui s’est concrétisée mercredi 30 octobre. Il en a profité pour repartir avec une part de tarte au sucre pour faire plaisir à son amie. Et ce soir-là, une femme a aussi demandé une part de tarte pour faire plaisir à son conjoint, absent de Québec pour remettre le chalet en ordre avant l’hiver. Une autre a demandé à partir avec un souvenir.

Quant à moi, j’ai respecté mes habitudes: soupe aux pois en entrée, tarte au sucre en dessert… et un changement de garniture: au lieu des pâtes pour mon osso bucco de porc, j’ai eu moitié pâtes et moitié frites. Et j’ai évidemment fini toute la sauce grâce au pain.

Ce mercredi 30 octobre au soir, à part un client qui semblait ne pas connaître l’établissement, son histoire, et sa fermeture imminente, tout le monde savait. Et la tristesse, les regrets, ou la nostalgie se lisaient sur le visage de chaque convive, ainsi que le plaisir d’y souper une dernière fois. Il y avait peu de clients, mais beaucoup (dont moi) sont partis au-delà de 22h. Au printemps, si tout se passe bien, un autre restaurant se trouvera au 801 rue Saint-Jean, mais pas de cuisine à l’italienne.

Dans un périmètre géographique très restreint et en l’espace de trois mois, trois établissements d’inspiration italienne ouverts depuis plus de quarante ans ferment leurs portes. Dans l’ordre il s’agit de La Vieille maison du spaghetti (sur Grande-Allée), du Veau d’Or (rue Saint-Jean dans le Faubourg), et de la Pizzeria d’Youville (rue Saint-Jean dans le Vieux-Québec). Mais un va ouvrir sous peu (normalement en décembre) à l’emplacement du Panetier Baluchon, un nouveau Nina Pizza.