Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

California! Je pense que le mot avait de la magie, même pour deux petits garçons du Canada en 1950.

Nous savions, Ian et moi, que notre tante et notre oncle, Madge et Joe, habitaient en Californie. Et tout le long du chemin vers Venice, California, et sa plage, on voyait la grande raison de leur choix: des petits derricks pompaient du pétrole du fond jusqu’à la surface. Leurs becs allaient, revenaient. Allaient, revenaient. Allaient, revenaient. Il y en avait, sur cette plage même.

Et notre oncle, Joseph Rochon, travaillait avec un ou plusieurs de ces derricks, il était un oil-field worker. Quand il avait quitté le Canada avec sa dulcinée, Madge Clare, il n’aurait pas pu exercer ce métier au Canada. Les grands dépôts de pétrole à Leduc, en Alberta, n’étaient pas encore découverts.

« Les garçons, disait Madge, venez vite dans la maison! »

Charlotte et elle ont échangé des bisous de sœurs longtemps séparées. Mais elles savaient que les garçons, Malcolm et Ian … que nous étions maintenant la grande monnaie d’échange entre elles deux. Car Madge et Joe étaient mariés depuis au moins vingt ans. Et des enfants n’étaient pas venus. Alors les petits de Charlotte étaient à dorloter spécialement.

« Malcolm, est-ce que je peux te faire un chocolat chaud? … Et Ian, voici des biscuits que je viens de sortir du four. »

Illustration Malcolm Reid. Reproduction interdite.

Au loin, les vagues du Pacifique tapotaient doucement sur le sable de Venice Beach, un immense territoire sablé avec quelques maisons seulement. Les sandpipers couraient vers l’océan quand la vague reculait, picorant dans le sable réduit en boue mauve, picorant avec leurs becs pointus. Nous voyions les trous que ces becs avaient faits, avant que la vague revienne, couvrant les marques qu’ils avaient faites et envoyant les oiseaux loin. Ils se levaient et volaient, brièvement, avant que la nouvelle vague recule elle aussi, et ils pouvaient de nouveau picorer. Ils aimaient ça. Ils ne s’en lassaient jamais.

(Sand: sable. Pipers: flûtistes.)

Malc regardait autour de la petite cuisine tenue par sa tante Madge. Les rideaux jaunes en haut de l’évier. Le savon à côté du robinet. Une fleur jaune dans un petit flacon à long cou.

Et, en haut du frigo, un crucifix. Madge s’était convertie au Catholicisme pour épouser Joe ; pour intégrer famille Rochon. Elle était devenue une dame catholique pas mal dévote. Elle aimait rappeler cela à sa parenté. Sa parenté qu’elle savait pas mal répandue à travers l’échiquier « foi »!

Charlotte et Anne étaient athées, agnostiques, libres-penseurs, socialistes.

Bessie … peut-être pas juive, mais mariée à un juif.

Rosalie était partie pour le pays des morts.

Susan et Jimmy étaient peut-être encore anglicans, officiellement. Mais en réalité Susan était rendue plus loin que toutes, sur cet échiquier « foi ». Elle avait fait dans sa vie, sinon un changement de religion, un changement culturel majeur. En ayant épousé un Indien, et en ayant élu domicile dans une réserve des Saulteaux au nord de Winnipeg. Une communauté où sans doute le tambour traditionnel résonnait parfois.

Par contre cette foi catholique était pour moi ce qui donnait un caractère à Joe, un profil. Car je ne savais pas quoi faire avec son état de francophone. Et encore aujourd’hui je ne sais pas avec quel accent parlaient alors les Canadiens-français de Winnipeg, et je jongle avec ça chaque fois que j’essaie d’imaginer la romancière Gabrielle Roy jeune, dans ses œuvres et les œuvres sur elle. Ces œuvres décrivent le temps avant. Avant qu’elle rejoigne la vie littéraire québécoise, avant ses années de maturité.

Mais dans un autre coin de la cuisine Rochon : un Union Jack.

Avec ça, Madge proclamait (j’étais tout de suite persuadé que que c’était elle l’initiatrice de cette allure British dans la cuisine du couple ouvrier du grand Los Angeles …) : « Je viens du Canada. Je suis juste résidente des United States of America. » Madge, après tout, était née dans le règne du fils de Victoria, ou dans la dernière année de Victoria elle-même. Et Madge avait le caractère volontaire dans cette maison. Joe, lui, était conciliant, doux, avec nous-autres garçons, avec nous-autres ses neveux. Elle, c’était :

« Cette maison appartient à la religion catholique. Et elle appartient à l’Empire Britannique, compris?»

Retrouvez ici le dix-huitième chapitre de Roosevelt Avenue.

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