Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Je suis persuadé que notre séjour avec Madge et Joe sur une plage plutôt vide et tranquille était une apothéose.

Une découverte d’Amérique, pour des gens de l’Est comme nous l’étions, est toujours complétée par le Pacifique. Les pieds, dans cette eau, c’est le corps qui découvre ce qu’il est venu pour découvrir. Le corps qui se repose. Le corps qui a accompli quelque chose.

D’ailleurs il était étrange que Madge et Joe savourent un accès si direct sur le grand océan. J’ai entendu dire que dans les années qui ont suivi, la plage de Venice, Californie, est devenu un haut-lieu des hippies. Un de leurs rendez-vous aimés. À cette époque, on ne voyait aucun signe de cela. La manière d’être culturellement marquée par Venice, par le Los Angeles Area, en 1950? C’était par le denim bleu. Les petits garçons ne portaient pas encore de jeans, à Ottawa, à l’école élémentaire Broadview. Ici, si. Et dès lors, Ian et moi voulions nous habiller en blue-jeans, car nous n’avions pas oublié que c’était l’uniforme des cow-boys.

Le cow-boy : voici l’être cool que nous voulions absorber. Même si on n’en voyait pas nulle part. Le rough-neck du pétrole en bleus-du-travail qu’était notre oncle Joe était le plus proche qu’on s’approchait du cow-boy. Mais nous savions qu’Hollywood n’était pas loin, et Hollywood avait campé le cow-boy-en-jeans dans notre imagination.

Hollywood! Il fallait qu’on y aille.

Nous ne pouvions pas être à Los Angeles et nous limiter à la plage grise de notre oncle catholique et notre tante britannique. Nous ne pouvions pas nous limiter aux oiseaux sandpipers.

Venice serait notre base, mais on irait en ville.

Mais le Hollywood des petits garçons n’était pas le Hollywood sexy des adolescents et des adultes.

C’était un Hollywood qui était Disneyesque. Un Hollywood de contes pour enfants, et le conte-pour-enfants qu’on pouvait goûter, il paraissait, c’était Lassie.

C’est-à-dire le long et durable spin-off du roman Lassie Come-Home, d’Eric Knight. L’histoire d’un chien colley, chien-de-garde d’une ferme, une chienne de beauté et de bravoure, une belle bitch dans l’acceptation noble de ce mot, son acceptation originale. (Et une lassie, en dialecte écossais, est une jeune fille.)

À l’édifice du réseau de radio, l’émission va être enregistrée devant un public live. (Nous étions dans les dernières saisons de la radio avant l’avènement généralisé de la télévision. Des continuités en « radiothéâtre » comme Lassie existaient encore.) Ian sait ce qu’il espère rencontrer : la progéniture du célèbre colley-dog. « Wittle Wassie » dit-il. (Little Lassie dans sa prononciation— le petit Lassie.) « Je ne pense pas, Ian … » nous lui disons.

On entre dans un grand auditorium assez ordinaire. Il n’y a pas de caméras devant les acteurs qui vont jouer cet épisode de Lassie, seulement des micros. On retarde l’arrivée de la star, puis elle bondit sur scène, splendide, poil comme du sable d’une plage de Californie.

Et elle est accompagnée d’un chiot qui lui ressemble.

« Wittle Wassie! » crie Ian. C’est la joie. Ian avait été plus intuitif que tous, plus intuitif que Charlotte, plus intuitif que Malcolm.

Eh bien, après on fait un peu de promenade dans le cœur Los Angeles. Mais les garçons sont jeunes, ils ne connaissent pas les noms de beaucoup de stars. Nous passons par Grauman’s Chinese Theater, là où les vedettes ont imprimé leurs mains et leurs souliers dans le trottoir. Dans du ciment — bizarre, non? — du ciment semi-liquide. Mais qui est Garbo? Qui est Gable? On connaît les Marx Brothers, mais où est Groucho? On ne trouve pas, non plus, les pattes de Lassie.

Retrouvez ici le dix-neuvième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid