Peut-être avez-vous remarqué que le quartier arborait des décorations inhabituelles ça et là, faites de laine ou de fil à broder, arborant des messages ou simplement habillant un poteau de manière colorée… Nous avons voulu en savoir un peu plus sur les mains à l’origine de ces œuvres, et sommes allées à la rencontre des activistes du point de croix que sont les Sorcières d’à-côté.

Lorsque nous les rencontrons, elles s’affairent à terminer une nouvelle oeuvre qui viendra orner l’un des représentants de notre forêt urbaine de poteaux d’hydro. Elles font ce que l’on appelle du tricot-graffiti (aussi connu sous le nom de tricotag ou yarn-bombing en anglais). Cette forme d’art urbain utilise le tricot, le crochet, le petit point ou le point de croix pour faire passer des messages bien plus subversifs qu’il n’y paraît. En recouvrant le mobilier urbain de fils, elles investissent l’espace public pour le rendre plus beau et lui faire dire bien des choses. Car notre quartier a bien des choses à dire, et ne s’exprime pas juste en les écrivant sur les murs!

Activisme et fils de laine

Leurs installations ont en commun la volonté de faire passer des messages en marquant l’espace urbain, et c’est bien la raison pour laquelle cela s’appelle du tricot-graffiti. “Les deux mots ont un impact différent, et le contraste est intéressant, autant que la réaction des gens, qui voient en premier lieu la douceur du fil avant le côté plus subversif du message transmis” nous disent-elles. “C’est une prise de parole, un discours émancipateur, qui est véhiculé” ajoutent-elles.

Ce qu’on fait, c’est s’approprier l’espace, mais différemment [des tagueurs, ndlr]. C’est plus doux pour l’œil. Le message passe mieux, même s’il reste proche de ce que les tags locaux transmettent” ajoutent-elles. Le fait que les installations soient non-permanentes et puissent disparaître d’un coup de ciseau, et qu’elles n’endommagent pas les murs ou le mobilier urbain suscite en effet des réactions globalement positives et légitimisent leur existence dans l’espace public. Le fait aussi que l’œil saint-jambien est moins habitué à voir ces installations que les graffitis sur les murs, aussi poétiques soient-ils.

Se réapproprier l’espace public

Jusqu’ici, une quinzaine de pièces ont été installées dans le quartier. Certaines sont encore là, d’autres ont disparu; on aurait presque le goût d’organiser une véritable chasse au trésor pour dénicher celles qui restent. Tout a commencé cet été. “J’avais fait beaucoup de broderies cet été, je ne savais plus quoi en faire. Alors je les ai mises sur des poteaux” raconte l’une d’elles. “Pendant la pride, j’avais crocheté des drapeaux” ajoute-t-elle: le drapeau arc-en-ciel, le drapeau non-binaire, le drapeau gender queer, et un drapeau “fuck ton capitalisme arc-en-ciel”. Les sorcières d’à-côté font de “l’art textile activiste queer”; on pourrait parler d’artisanactivisme en quelque sorte. Le message transmis est ouvertement politique, anticapitaliste, féministe, queer et vise à se réapproprier l’espace urbain, tant dans le message que dans la façon de le transmettre. “On est fières de faire ça au grand jour; parfois des gens s’arrêtent et nous félicitent” nous disent-elles.

L’un des objectifs est d’habiller les lieux publics en les rendant moins impersonnels, en les humanisant et en suscitant la réaction des passants” nous dit l’une d’entre elles. “Je couds littéralement ma pièce sur le poteau. J’y retourne, je répare, je recouds, je replace, j’en rajoute. L’idée, c’est de dire “vous ne nous enlèverez pas de là””.

“Dans le quartier, beaucoup de choses se font sans notre consentement citoyen. On peut agir sur notre quartier, l’enjoliver. Ça ajoute de la couleur, fait sourire les gens, même si c’est pas juste le but”. L’œil averti aura ainsi peut-être remarqué l’inscription sur la rampe de l’escalier à proximité de l’église: “ce palais appartiendra à tous les enfants du quartier”, en référence au souhait affiché par la Ville de faire de cet édifice un lieu répondant aux besoins de l’école Saint-Jean-Baptiste.

Les sorcières d’à-côté rêvent d’un quartier plus beau, où l’on écoute ce que les citoyennes et les citoyens ont à dire. “Quand j’ai lu le roman Saint-Jambe, quelques temps après être arrivée à Québec, ça m’a fait tomber en amour avec le quartier. C’est comme un village, il y a de l’entraide, de la coopération, les jeunes s’impliquent autant que les vieux” nous dit l’une d’entre elles. “Airbnb, la pénurie de logements, les condos, les déneigeuses qui passent pendant 4 jours et qui nous empêchent de dormir, ça fait mourir le quartier. J’ai hâte que les gens recommencent à être plus heureux, qu’on puisse se retrouver dans le quartier, qu’on ait notre mot à dire sur ce qui se passe chez nous” ajoute une autre.

Retisser du lien social, une maille à la fois

Tricoter l’espace urbain, c’est aussi une façon de (re)nouer des liens humains, avec les autres et avec soi-même. “La broderie, le crochet, ça a d’abord été une thérapie pour moi” nous dit l’une des sorcières. “Je me mettais à recouvrir tout dans la maison. Il y a une limite à tout recouvrir. Je me suis dit, pourquoi ne pas en faire profiter tout le monde, et passer mes messages à tout le monde?” précise-t-elle, ajoutant qu’il s’agit d’un “moment avec moi-même. Le produit final ne m’intéresse pas. Je veux lui donner une seconde vie dans la rue, que ça touche quelqu’un d’autre”.

Les réactions au tricot-graffiti sont le plus souvent positives. Cet hiver, une personne a même laissé un petit mot à côté d’une oeuvre pour prendre contact avec elles. Les arts textiles ont ceci de particulier qu’ils rejoignent des personnes de tous âges et de tous milieux, et qu’ils valorisent un savoir-faire qui peut s’exercer en groupe. Les sorcières aimeraient que n’importe qui se sente à l’aise de participer (contactez-les via leur page facebook!). Avec peut-être l’objectif de créer une petite communauté politiquement tissée-serrée…

Pour les sorcières, il est important que cette pratique soit accessible. S’équiper n’est pas toujours à la portée de tout le monde, d’autant plus que le tricot semble revenir à la mode; aussi, elles n’hésitent pas à partager du matériel aux personnes qui débutent, en plus de leur expérience et de leur technique.

Sorcellerie, féminisme et petit point queer

Ce n’est pas pour rien qu’elles se sont nommées “les sorcières d’à-côté”. Outre que la figure de la sorcière fait appel à un imaginaire mystérieux, c’est également l’une des figures mises en avant par les mouvements féministes, pour représenter celles qui ne se conforment pas aux stéréotypes de genre que l’on accole traditionnellement aux femmes.

L’idée des sorcières, c’était de rejoindre plusieurs personnes marginalisées. N’importe qui peut se dire sorcière. Tout le monde qu’on connaît qui voudrait partager sont des sorcières… Et que ce soit anonyme, ça a un côté mystérieux…” nous disent-elles. Un mystère et un anonymat qui permettent d’autant plus la prise de parole dans l’espace public, sur des enjeux qui touchent les femmes, les personnes queer, la sexualité, et les rapports de pouvoir qui en découlent.

Broder et tricoter dans l’espace public, c’est non seulement une façon de se réapproprier une pratique souvent considérée comme inférieure, un “truc de bonne femme”, mais également de sortir les travaux d’aiguille de l’espace intime des maisons et de le valoriser en tant que pratique artistique. Chaque pièce requiert plusieurs heures de travail. Celle à l’angle des zouaves en a pris une dizaine. “Les techniques sont longues à maîtriser et difficiles à s’approprier. Pourquoi est-ce que ce serait moins un art que de créer des lignes avec un crayon?” nous dit l’une d’elles. “Dans les cercles des fermières, les femmes font des chaussettes, ça prend des heures, et on vend ça juste 5$ ou 10$. C’est vu comme un art ménager, pas un art. Ça me choque à quel point ce n’est pas valorisé” ajoute-t-elle.

Difficile de ne pas esquisser un sourire en découvrant ça et là les messages que nous laissent les sorcières d’à-côté, puis de réfléchir à la façon dont nous habitons notre quartier… Le Bourdon vous invite à nous lancer dans cette chasse au trésor, et à vous approprier votre espace public!