Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Mil neuf cent cinquante. 1950!

La famille Reid se trouvait dans une ville universitaire. Dans un college town.

(En anglais les mots collège et université n’ont pas la même relation qu’en français. Un college student n’est pas un collégien, un ado. Car college et university sont synonymes. Simplement, college dit la chose plus sous un aspect amusement et foirage. « It’s not for knowledge that we go to college, dit la chanson, but to raise hell all the year« ).

Madison, nommée d’après l’un des premiers présidents des États-Unis, était aussi un state capital, une capitale provinciale. Le dôme de la législature et le stade de l’Université du Wisconsin étaient les deux grands traits de la ville, de son paysage.

Ça, et trois lacs: Lake Mendota, Lake MOnona, Lake Wingra.

Ah! Que j’aimais marcher sur le bord de ces lacs. Et puis, j’aimais arrêter avec Ewart au Rathskeller, resto étudiant, tout près, pour une crème glacée trois-couleurs.

Notre chez-nous était sur la « Summit Avenue ». Nous étions sur une colline. Je descendais la colline et j’étais devant le stade où les footballeurs de Wisconsin affrontaient les autres clubs du « Big Ten« , la ligue inter-universitaire du Midwest.

Football!

La folie du football était ce qu’on repérait le plus vite à Madison.

Pour un canadien, c’était là, la culture américaine. À Ottawa, on avait les Roughriders, oui, et on espérait qu’ils gagneraient la Coupe Grey parfois. (Charlotte était plus tiède comme sportsfan. Elle souriait de manière indulgente devant ses mâles et leurs enthousiasmes).

Mais ce n’était pas comme aux U.S.A!

Chaque automne, il y avait la Homecoming Weekend, quand les anciens de l’Université du Wisconsin revenaient à Madison. Les résidents tout le long de Summit Avenue bâtissaient d’énormes statues devant leurs maisons, statues faites avec de vieux gilets, chaussettes, sacs. Ces sculptures représentaient, toutes, les Badgers du Wisconsin massacrant les autres clubs de la ligue.

Car ils visaient le Rose Bowl, disputé chaque Jour de l’An en Californie. « Slaughter on Tenth Avenue » était le titre d’une sculpture, et l’hymne « En Avant Wisconsin! » jouait souvent. Pour moi, ces footballeurs-en-paille étaient de l’art. De l’art drôle et cru. Je me fichais un peu du résultat du match. Le brouhaha me suffisait.

Nous n’avons jamais rencontré la famille absente qui habitait normalement cette grande maison sur Summit Avenue. On la partageait avec d’autres étudiants pour un an. Mais on a un peu connu Monsieur-le-Professeur-et-Famille à travers les artefacts qu’ils avaient laissés dans leur maison.

Charlotte a déniché un jeu de cartes appelé Authors.

Les cartes avaient des illustrations en silhouette. Hamlet maniait le crâne de Yorick pour représenter Shakespeare. On a jamais vraiment joué aux Authors, mais j’adorais les cartes. Des hommes armés représentaient Alexandre Dumas. Une fille en dentelles représentait le roman Lorna Doone. Ce jeu de carte aiguisait ma notion d’un classique. Sur Roosevelt Avenue, nos livres étaient davantage autour de la notion du livre progressiste.

Et la famille absente avaient des classiques-pour-enfants, aussi. Des classiques plus américains que ceux qui dominaient chez nous à Ottawa. On habitait une rue nommée d’après Franklin Roosevelt… Mais Ewart nous lisait La ferme des animaux d’Orwell, et Pinocchio de Carlo Collodi.

Chez le prof-en-sabbatique on a découvert:

  • Docteur Seuss, poète satirique pour enfants. Il illustrait ses poèmes de ses dessins, un peu trash.
  • Docteur Dolittle, de Hugh Lofting. Un vétérinaire fou et intrépide, et ses impossibles animaux. Britannique? Américain? (Dans deux films hollywoodiens plus récents, REx Harrison l’a joué comme un britannique, et Eddy Murphy l’a joué comme un américain).Avant de trouver le livre sur une étagère sur Summit Avenue, on ne connaissait pas le Doc Fait-pas-Grand’Chose. Là, on l’a savouré, Ian, Charlotte et moi. Et même peut-être Ewart.
  • Un autre livre qu’on adorait était les Rootabaga Stories (« Les contes du Navet »). Charlotte aimait déjà Carl Sandburg comme poète socialiste et sérieux… Alors elle l’a lu à ses gars, comme conteur pour enfants d’une ère bien avant Sesame Street.

Oui, pour nous, Summit Avenue était la saison grandiose de notre année américaine.

Bientôt, on irait à l’école.

 

Retrouvez ici le vingt-troisième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid