Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Nous étions, nous de la famille Reid, à Madison pour un an. Notre père étudiait à l’Université du Wisconsin. Et, moi et mon jeune frère Ian, nous allions découvrir, nous aussi, le système d’éducation du Wisconsin.

Notre école serait la Randall School, à trois coins de rue de Summit Avenue.

J’irais dans la troisième année; « Grade three« , pour un petit canadien. Les américains disaient « Third grade« .

Et Ian? Ian était à la veille de découvrir cette chose qu’on appelle l’école. Il irait dans le « kindergarten » de la Randall School. Le jardin où poussent des plantes-enfants.

En cette année 1950!

Qu’est-ce que je savais des États-Unis en ce milieu de siècle? Je savais que le pays était grand et puissant. Qu’il y avait le Nord et le Sud. Que le président s’appelait Truman.

Je savais que le pays avait une légende, qui s’appelait Huckleberry Finn (ou alors les cowboys! Ou alors Joe DiMaggio! Ou alors Lassie!).

Nous au Canada, nous n’avions pas des légendes comme ça. Pour les américains, en revanche, nous étions une légende. La légende du froid et de la police montée.

Notre école ne savait pas trop quoi faire avec nous. Le Canada était un pays que les gens du Wisconsin ne connaissaient pas. Alors une sorte de bienveillance américaine a pris le relais, et on nous choyait, on disait par exemple:

« Nous avons le grand plaisir d’avoir un petit canadien parmi nous cette année, et c’est Malcolm ».

J’avais juste l’âge, neuf ans et demi, pour réfléchir un peu à ces choses.

Si le Canada était le monde nordique, c’était un peu différent pour les Wisconsinois dans la capitale dans le sud de cet état. Le Wisconsin n’avait aucune frontière avec le Canada, mais il était néanmoins proche du nord de l’Ontario. Il s’étendait au nord jusqu’au Lac Supérieur.

Alors les gens des quartiers cossus de Madison parlaient du « Northern Wisconsin » comme d’une terre de forêts et de chemises carreautées. Je pensais à Mark Trail, héros d’une bande dessinées dans les journaux quotidiens. On ne disait jamais où cet homme des bois vivait. Mais ça devait être aux États-Unis, puisqu’on n’identifiait jamais Mark Trail comme canadien. Alors il pouvait très bien vivre dans le « Northern Wisconsin« . Et le meilleur ami de Mark était un coureur des bois du nom de Johnny Malotte.

Ainsi les forêts de leur état tenaient un peu lieu d’un Canada pour les gens autour de moi.

Ma maîtresse d’école s’appelait Madame Holterman, et elle était l’éducation progressiste américaine incarnée, Le contenu de son enseignement était intéressant. Je retiens:

Reproduction interdite.

« Les enfants, un homme d’une grande importance dans l’histoire de notre pays, c’est monsieur Eli Whitney. Pourquoi? Eh bien, il a inventé le cotton gin, la machine qui enlève les pépins noirs des balles de coton. Et cela a révolutionné l’industrie de notre pays. « 

On était donc tournés un peu, vers le Sud et vers le pays de l’esclavage, le Old South pour parler de l’industrialisation.

(Évidemment, je sais directement comment on me traitait dans ma classe à moi. C’était différent pour Ian, dans son kindergarten? Mais comment – on ne savait cela que par ce que Ian racontait à la famille).

Un jour, les élèves du kindergarten ont fabriqué, collectivement, un immense plat de compote de pommes. Ils ont eu leur photo dans le Capital Times de Madison. Sourires de Evart, Malcolm et Charlotte quand nous avons lu ça.

Un autre jour on a demandé aux petits ce que leur père faisait comme métier. On présumait que pour les mère c’était le plus souvent « ménagère ». Ian a dit que son papa était était « an agricultural communist« . La bonne désignation aurait été agricultural economist. C’est cela qu’Evart étudiait à l’Université: les routes et les moyens de transport pour le blé et autres produits de la terre.

Ah! On souriait. Comment est-ce qu’Ian pouvait savoir que le mot communist était le grand mot épeurant aux États-Unis, et au Canada, en l’année 1950? J’espère qu’il souriait, lui aussi.

Retrouvez ici le vingt-quatrième chapitre de Roosevelt Avenue.

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