Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Tout doucement, nous revenions à la Roosevelt Avenue. Nous nous approchions de la porte-de-côté de notre maison ; nous étions débarqués du train depuis une heure à peine, le train qui nous avait amenés de Madison, aux États-Unis, jusqu’à Ottawa.

J’ai dit à Charlotte: « T’sais maman, il n’y a nulle part, nulle part, une autre maison que j’aime comme chez nous. »

L’année, c’était 1951. L’aventure était finie, le Wisconsin était dans notre passé … et le Manitoba … et la Californie. Il faudrait retrouver nos habitudes. Il faudrait réapprendre la sainte normalité de la famille Reid.

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Pour les garçons, pour Ian et Malcolm, il y avait d’abord à réapprendre à faire partie d’un quatuor de familles avec, chacune, un garçon de dix ans dans ses rangs. À deux maisons de notre maison blanche avec ses volets noirs, il y avait la maison de mon ami Doug, le plus intime de mes camarades. La maison de Doug était couleur crème, avec des volets rouges. Doug et moi aimions jouer à la guerre, à la Deuxième Guerre Mondiale, sous une tente dans sa cour.

(Nous aimions … mais moi j’avais une réserve en-dedans de moi. Car ma mère était une pacifiste, et avait enseigné à Ian et à moi que la guerre était mal.)

En diagonale de notre maison, il y a avait la maison de Don. Les volets étaient peints en vert, je pense. Don jouait à la guerre antique, avec des soldats de plomb sur la nappe de la salle à dîner. Don avait un petit bouledogue qui jappait en courant vers nous ; Don le rappelait à chaque fois.

Et immédiatement parallèle à nous, il y avait la maison de John, qui était un as en sciences et en mathématiques. (Les volets étaient bleus.) John, lui, était blond, élancé ; il était fils unique.

Il avait une ascendance sur nous, tout naturellement. On n’a jamais su pourquoi, on ne s’est jamais posé la question. Il était le chef-de-bande de ces quatre maisons. (Il aurait pu nous persuader de n’importe quoi ou presque. Un jour il a dit : « Tu sais, les gars, dans cette maison-là, en face, il y a un robot qui est en train d’installer un plancher de bois-franc, tout seul. Oui! Crois-moi! Ça s’appelle un Kalethunkian Dorkerwerker.» Cette fois-là, je n’étais pas persuadé, je pense. Mais John disait souvent des choses sensées, qui nous informaient, Doug, Don et moi.)

Ces quatre maisons, les parents les avaient faites construire pendant (ou juste après) la Guerre, j’ai l’impression, avec l’aide de la nouvelle Société canadienne d’Hypothèque et de Logement. Ils avaient construit en attendant la naissance de leurs garçons — ça aussi c’était mon impression. (Car la Guerre elle-même était en dehors de ma mémoire.) L’état-providence canadienne commençait à se déployer — et il est possible que déjà cette année-là j’aurais été capable de comprendre l’expression « état-providence ».

Parce que la politique commençait à m’intéresser.

J’avais des notions.

J’avais le désir d’aller en ville, de visiter le Parlement.

« Gardons notre horaire ouvert cette fin-de-semaine-ci, Char, il y a un pique-nique de la section d’Ottawa de la CCF, à Britannia Beach ce samedi » Ewart disait à Charlotte. J’ai prêté attention. Je voulais savoir c’était quoi la CCF.

J’ai fini par me faire un schéma de la politique de mon pays en quatre points cardinaux : un quatuor, encore une fois. L’univers semblait être organisé en Unités de Quatre.

Il y avait les Libéraux, qui régnaient sur nous depuis longtemps en la personne de Louis Saint-Laurent, premier ministre. Ils semblaient vouloir être le centre du centre. Le centre de tout, au Canada. Il y avaient les Conservateurs, qui s’appelaient des « Progressistes-Conservateurs » comme s’ils voulaient être en quelque sorte centraux, eux aussi … mais qui étaient les éternels perdants. (Sauf qu’ils régnaient sur nous dans notre province, l’Ontario, capitale, Toronto.)

À ces deux traditionnels, à saveur britannique, Il fallait ajouter deux autres points cardinaux, deux ajouts vraiment canadiens. (Qu’on n’avait pas en Grande-Bretagne, ni aux États-Unis, ni en France, ni en Russie, ni nulle part excepté au Canada, et j’étais tellement fier de cela.)

D’abord il y avait des conservateurs qui voulaient être plus conservateurs que les Conservateurs. Des conservateurs non-progressistes, on pourrait dire. Ils détestaient le socialisme, qui ruinerait le Canada et le rendrait moins chrétien … Et pourtant, ils s’appelaient le « Crédit Social ».

Et il y avait les CCF, le choix de Ewart et Charlotte. Les CCF étaient pour le socialisme, ils étaient au pouvoir à un seul endroit (la Saskatchewan), et ils avaient de toutes petites sections partout au Canada, qui attendaient, qui espéraient. Ils auraient pu s’appeler le Parti Socialiste?? Mais non, il avaient choisi de s’appeler la Cooperative Commonwealth Federation.

Mon cœur était avec eux. Mais je savais bien que d’autres loyautés étaient fortes, sur Roosevelt Avenue. Ainsi, un soir Ewart revenait du tramway en rentrant de son travail, et il a rencontré Doug, Don, John et Malcolm, marchant dans l’autre direction. « Papa! a dit Malcolm. On s’en va à la rencontre du papa de John! »

Retrouvez ici le vingt-sixième chapitre de Roosevelt Avenue.

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