Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Avant le Wisconsin, j’avais été inscrit à une grande école moderne à l’ouest de Roosevelt Avenue : « Broadview Public School ». Je me sentais moderne en allant là.

Maintenant, j’avais fait ma troisième année scolaire aux Etats-Unis, et j’étais de retour au Canada. On me jugeait prêt pour la quatrième année — et même pour la cinquième, qu’on avait combiné avec la quatrième (« sauter une année »). Ensuite venait la sixième année. Ces années seraient, cependant, vécues dans une vieille école, une école près du cœur commercial de Westboro. (Westboro — la municipalité de la banlieue d’Ottawa où on habitait.)

Et cette école s’appelait — préparez-vous — la « Churchill Public School ». Churchill et Roosevelt — nous avions tous les grands hommes d’état d’Occident autour de nous!

Churchill School était petite. Elle était maganée par les années. Sa cour d’école était toute en asphalte.

Le principal de l’école s’appelait Don Morrow. Monsieur Morrow enseignait à notre classe en sixième année, et c’est un pédagogue qui m’a marqué. Car il n’était pas qu’un pédagogue.

Monsieur Morrow était député. Il siégeait, une partie de chaque année, au parlement de la Province de l’Ontario. Il était Conservateur bon teint.

L’Ontario était gouverné par le Parti Progressiste-Conservateur depuis longtemps. Depuis toujours, il me semblait … Don Morrow savait que son devoir était d’être non-partisan devant ses élèves, dont certains parents étaient fidèles au Parti Libéral. Mais pouvait-il soupçonner qu’il avait un enfant d’une famille de gauche parmi ses élèves? Il a mis un peu de temps à le savoir, mais il l’a su, je ne sais pas comment. Sûrement pas parce que je lui ai dit, j’étais bien trop timide.

Morrow avait le flair d’un politicien dans sa manière d’enseigner. Il était un homme de 45 ans, rondouillard, impressionnant, aux cheveux noirs qui commençaient à être rares. Il modulait sa voix, il était un peu orateur, même devant un public de neuf ou dix ans.

« Malcolm, I know your uncle, me disait-il un jour après la classe. Nous avons siégé ensemble en chambre, et il était un excellent gentilhomme. Tous les députés se connaissent et se respectent, tu sais, à Queen’s Park. »

Car aux élections de 1950 environ, le CCF avait fait une surprenante percée. Mon oncle Eamon avait été élu député de Davenport, circonscription ouvrière du centre-ville de Toronto. Dans notre famille on adorait Eamon Park, syndicaliste avec les Métallurgistes-Unis d’Amérique. Il était fier de ses racines en Irlande et au Pays de Galles. Ses héros politiques étaient son homonyme Eamon de Valera, un co-fondateur de l’Irlande moderne ; et un couple, Anaurin Bevan at Jennie Lee, qui étaient la voix des mineurs de charbon gallois. Il était drôle, mon oncle Eamon, et il discutait politique avec les enfants comme s’ils étaient ses égaux. Il bâtissait pour l’avenir, pour un lointain jour où il voyait le CCF au pouvoir à travers le Canada.

« Les Tories ne peuvent pas régner toujours, Malc. Ni les Libéraux non plus, hein? Les travailleurs commencent à se réveiller. »

L’ironie c’est que mon oncle Eamon intervenait sûrement souvent en chambre, critiquant les Tories, assez rudement. Les CCF étaient une bande de rebelles nouvellement arrivés dans l’opposition, tandis que les Conservateurs continuaient de régner confortablement sur notre grande province industriel.

Don Morrow était un obscur député du parti au pouvoir, avec moins de chance d’enflammer les débats qu’Eamon. Mais là est l’ironie! Morrow était réélu élection après élection. Tandis que le syndicaliste Eamon Park a été défait l’élection suivante, et n’a servi que pendant un mandat. Et dans notre banlieue d’Ottawa, le CCF restait une option politique très rare. Son éventuelle victoire me semblait une impossibilité ; autour de moi la politique était strictement une affaire de Grits and Tories, de Libéraux et de Conservateurs.

Monsieur Morrow … son influence sur moi fut de m’apprendre qu’on pouvait avoir un patriotisme de sa province. Il œuvrait à remplir ses élèves de fierté ontarienne. Il nous parlait du naturaliste Jack Miner et son parc d’oies et de canards migrateurs au sud d’Ottawa. Il nous nommait les comtés les plus écossais, disait-il, de la vallée de l’Outaouais, Stormont, Dundas et Glengarry. Il rappelait l’existence du chemin de fer d’état de l’Ontario, the Ontario Northland Railway. Et il affichait des reproductions de peintures-couleur des bovins qu’on élevait en Ontario et dans l’Ouest. Jerseys, Guerneseys, Ayrshires, Aberdeen-Angus …

« Vous allez reconnaître les mâles, il disait, car leur corps est plus costaud que celui des femelles. »

Les illustrations étaient réalistes et détaillées, et nous voyions clairement les testicules des taureaux. C’est là que j’a saisi toute la délicatesse de mon maître-d’école-législateur.

Retrouvez ici le vingt-septième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid