Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Don Morrow, mon prof de sixième année qui était en même temps un député conservateur dans le parlement de l’Ontario … il ne parlait pas vraiment français.

Mais c’était un homme public, un politicien. C’était un homme de bonne volonté. Il était citoyen de la ville d’Ottawa — qui a toujours été une ville anglaise-française, une ville frontalière, même avant d’être choisi comme capitale du Canada. Ottawa est dans l’Outaouais, n’est-ce pas? Une vieille vallée de bûcherons canadiens-français et écossais (avec un nom amérindien).

Alors Don Morrow voulait parler français.

Et quand Madame Jenkins arrivait dans la salle de classe pour nous donner notre cours hebdomadaire de français, il s’essayait.

—Bonjour madame Jenkins!
—Bonjour à vous, monsieur Morrow.
—Comment allay-vous aujourd’hui?
—Très bien, très bien, monsieur Morrow! Et vous … vous allez bien aussi, j’espère?
—Euh … oui, je vay bien … je …

Son vocabulaire manquait de stock. Mais il souriait, et Madame Jenkins souriait, et elle prenait charge de la classe. Nous entamions notre après-midi de Je vais, tu vas, il ou elle va, nous allons …

Madame Jenkins parlait un excellent français, et elle faisait son possible avec nous.

Nous étions dans l’Ouest de la ville d’Ottawa, et l’Ottawa francophone était l’Est de la ville. Mais quelques-uns de mes confrères et consoeurs de classe s’appelaient Drolet … ou Bourgeois … ou Charbonneau. Certains pouvaient même relaxer et prendre leurs aises durant le cours de français, puisqu’ils parlaient français depuis leur naissance, tout en parlant l’anglais aussi, sans accent, comme tous nous autres.

Je peux le dire maintenant. Nous étions dans un Canada où la Révolution Tranquille n’avait pas encore eu lieu, dans la province voisine, la province que nous apercevions de l’autre côté de la rivière. Et nous n’avions aucun soupçon qu’une telle révolution nous attendait, dans un avenir très proche. Et que cette révolution fouetterait le besoin d’acquérir la Other Official Language of Canada.

L’année suivante. il y avait un poème dans notre manuel de littérature, poème d’un des grands poètes modernes du Canada anglais, Earle Birney, qui était encore vivant sur la côte ouest. Ça s’appelait « Canada: Case History », et là-dedans le poète s’impatientait que les grandes vagues de la culture moderne avait si peu touché son pays, encore après 1950. Il prenait le ton d’une travailleuse sociale parlant d’un de ses jeunes sujets difficiles …

This is the case of the high-school land
Dead-set in adolescence

Birney se lamentait que son pays « n’ose pas grand-chose, suivant son papa anglais, très borné, très puritain ; et sa maman française, très changeante et pleine de tempérament … » (Je cite de mémoire.) En douce, il disait que la littérature de la tragique modernité (l’école littéraire qu’il aimait ; la sienne) était rare au Canada. Que les idées de gauche avait très peu secoué le peuple. Cela me semblait très West-Coast, et très canadien-anglais. En classe, j’objectais que sa caractérisation du Québec (« la maman française ») comme étant changeante et instable, était injuste, que le Québec restait très conservateur avec Duplessis, et venait tout juste de le réélire … (De Birney j’ai appris des choses depuis, comme son admiration pour les modernistes américains et britanniques en poésie, et ses idées de révolution permanente.)

Et je pense que ma famille aurait été d’accord avec Birney que le Canada avait besoin d’être beaucoup plus secoué par les idées socialistes et pacifistes.

Reproduction interdite

Charlotte avait sa façon de ressentir ça. Elle était inspirée par Gandhi et par le réveil des colonies et des pays sous-développés. Elle était abonnée à une revue de la Fellowship of Reconciliation, où écrivait le pacifiste A.-J. Muste. Muste disait constamment à l’Occident qu’il fallait trouver le moyen de coexister avec l’Union Soviétique, ou on s’en allait vers une guerre mondiale, une Troisième. On l’appelait « the Peace Activist ».

Tandis que Ewart était abonné au magazine Time. Il était socialiste aussi, oui! Mais, à la manière truculente de Time, revue très Guerre-Froide, il disait :

« Je n‘ai pas envie d’entendre des gens faire des excuses pour Joe Stalin!»

Ceci demande plus d’exploration. J’étais dans une famille, tu vois, qui était de gauche d’une manière très compliquée !)

Retrouvez ici le vingt-huitième chapitre de Roosevelt Avenue.

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