Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

« You don’t impress a French-Canadian, disait-il, with just four generations. »

Ce qui pourrait être traduit, de l’anglais en français, par:

Je suis fier de dire que ma famille est canadienne depuis quatre générations. Je le dis parfois à mes amis canadiens-français … mais, tu sais, les Canadiens-français sont ici depuis si longtemps! Leurs ancêtres sont ici depuis 1535 ou 1600, non? Depuis sept, huit ou neuf générations. Une petite ligne ancestrale de quatre générations ne les impressionne pas.

C’est de mon père qu’il s’agit. De Ewart Reid, qui travaillait comme économiste au ministère de l’agriculture du Canada. Dans son bureau à la Confederation Building, à côté du parlement dans le centre-ville d’Ottawa, il avait plusieurs collègues francophones, du Québec ou d’ailleurs. (Nous sommes en 1955.) Ewart parlait français, mais un peu laborieusement. Sans doute qu’il jasait avec son ami Gus Bouchard, par exemple, en anglais.

Ewart disait ce qu’il disait avec ironie, et modestie, et bonne humeur.

Mon papa était un Canadien très intense. Le mot Canada était souligné dans sa vie ; le mot avait un son qui rimait avec son cœur. Il était socialiste depuis l’âge de vingt ans environ. Alors il ne vivait pas sa canadianité de manière gaga, il savait que c’était un pays marqué par des injustices qui criaient « Corrigez-moi ; ça urge! » Mais même cet effort de réforme devait se faire à la manière canadienne. Qui n’était pas la manière Union-Jack … ni la manière Statue-de-la-Liberté … ni la manière Jésus-Christ-sur-la-Croix. C’était un effort humain, plutôt, un effort terre-à-terre, et mondial.

Ses héros étaient, par exemple, Louis-Joseph Papineau et William Lyon Mackenzie, les deux rebelles de la révolte démocratique de 1837 au Québec et en Ontario. (Ils avaient été choisis pour donner un nom aux Canadiens qui ont combattu Franco dans la Guerre d’Espagne en l937, quand Ewart était un jeune homme lisant les journaux, et moi je n’étais pas né : « les Mac-Paps. »)

Il y avait un troisième nom sur la liste des révolutionnaires canadiens. C’était Louis Riel. Celui-ci était davantage un héros pour ma mère, cependant, un héros pour Charlotte. Car c’était elle qui pensait tout le temps à ses ancêtres amérindiens et leurs millions de générations d’existence sur le continent. En 1870 et 1885, Louis Riel s’était battu pour eux, Amérindiens et Métis.

Chacun ses héros!

Il faut dire que Charlotte et Ewart se rejoignaient dans leur admiration pour James Shaver Woodsworth, pour Thérèse Casgrain. Figures récentes pour eux. Figures des années ’30. Figures fondatrices de leur propre famille politique, le socialisme démocratique canadien.

Ewart était un Canadien typique, peut-être, des progressistes canadiens de son temps, il était enthousiaste pour le caractère biculturel du pays. Le français, l’anglais, les deux langues avaient droit de cité … mais il n’aurait pas parlé de deux « nations », plutôt de deux cultures. Les cultures des Amérindiens étaient à honorer aussi. Mais encore là, son idéal était des Amérindiens prospères et respectés. Des citoyens du Canada, éduqués, égaux. Il avait été élevé dans l’est du Canada, il n’avait pas la perspective « Western » de Charlotte, le sens de la vie indienne comme quelque chose de chaleureux, de proche. Ça, il l’a appris d’elle, à mesure que leur romance sur le campus à McGill, en ’36, s’approfondissait.

Mais je ne suis pas content de ma description de mon Dad! C’est trop un portrait-robot d’un homme habillé se ses opinions concernant son pays.

Non — ce que je vise, c’est de faire un portait de Ewart assis dans son fauteuil dans les jours de mon enfance. The West Wind de Tom Thomson est sur le mur, notre reproduction-couleurs de cette peinture, si sauvage, si belle, du nord de notre pays. L’économiste Ewart Reid est revenu de son travail en tramway. La radio de famille est à côté de lui, et il écoute une émission que s’appelle Sports at Six. Le grand commentateur sportif local, Tom Foley, raconte la bonne ou mauvaise fortune des Ottawa Senators (hockey), ou des Ottawa Giants (baseball), ou des Ottawa Rough-Riders (football). Ewart est fan de tous ces clubs. Parfois il nous amène, Ian et moi, à leurs matchs, au Parc Lansdowne, et il nous explique les subtilités.

Bientôt Charlotte nous appellera au souper, que nous mangeons dans la cuisine, sauf si c’est un grand souper avec des invités. C’est fantastique, c’est délicieux, c’est le shepherd’s pie, un pâté à la viande. Et Ewart dit : « Passe-moi du pain, veux-tu, Charlotte? Ya rien que j’aime comme une tranche de pain pour ramasser la sauce-au-bœuf. » La conversation autour de la table concerne souvent la politique. L’apartheid recule-t-il en Afrique du Sud? Le CCF a-t-il compté des bon points à la Chambre des communes? Les libéraux sont-ils toujours aussi arrogants? Qu’est-ce que tu penses de cette grève des éboueurs qui vient de se déclencher?

Et après le souper, Ewart bouge du poste CFRA, radio privée, vers le CBC, ou Radio-Canada, radio d’état. Vers son émission préférée. Un animateur qui s’appelle « Old Raw-Hide » fait tourner des disques de toutes sortes de pays, du folk, du documentaire.

Et le vendredi, Raw-Hide tasse les disques, il présente une pièce de théâtre qu’il a lui-même écrite, et où il fait les voix de tous les personnages, et qui cuisine tout ce qui se passe au Canada et dans le monde.

Charlotte est restée beaucoup une country girl. Une fille de l’Ouest. Mais Ewart? Ewart est originaire de Montréal.

Ewart est un urbain.

Retrouvez ici le vingt-neuvième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid