Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Oui, Ewart était un être urbain.

Un Montréalais, mon père, devenu fonctionnaire dans la capitale de son pays, Ottawa. Analysant les marchés et les transports agricoles pour son ministère, pensant souvent aux cultivateurs et aux coopératives du pays. Mais vivant dans une ville, travaillant en habit et en cravate, néanmoins.

« Je le sais, disait ma mère une fois quand Ewart n’était pas là. Ça m’a été raconté … Quand Ewart approchait la fin de son adolescence, il avait travaillé comme homme-engagé dans une ferme dans l’Ouest. Il est tombé amoureux de la fille de cette famille. Il voulait devenir cultivateur lui-même. La romance a tourné court, cependant, et Il est allé à l’université plutôt. Mais ça se comprend un peu, ce rêve qu’il a eu de cultiver la terre! Parce que c’était au milieu de la Crise. La grande crise des années Trente … les jeunes cherchaient leur avenir. »

Dans sa petite enfance Ewart habitait Toronto ; plus tard ça a été Montréal. Jeune Montréalais « West Island », il faisait des jobs comme conducteur d’autobus touristique, criant à ses passagers quand ils arrivaient à la rue Guy le nom de la rue. Prononcé à la française et ensuite à l’anglaise. Et il s’est attaché à cette ville! Dans notre enfance à mon frère et moi, Ewart était un fan du Canadien, de Maurice Richard, il était aussi un abonné de The Gazette, livrée à notre porte par un camelot (francophone!) chaque matin. Là ou d’autres gens d’Ottawa applaudissaient les Maple-Leafs de Toronto, et lisaient le Toronto Globe & Mail.

Il racontait avec fierté la légende de Jackie Robison à Montréal.

En 1947, les Dodgers de Brooklyn décident de briser la ségrégation du baseball, d‘engager un joueur noir. Grande audace. Faut le faire de la bonne manière. IIs font jouer le superbe Californien Jackie Robinson d’abord dans les ligues mineures, au Canada, et Montréal est choisi. L’été de 1947 est l’été où les Montreal Royals sont le laboratoire de la libération noire, et les urbains du Canada-français adorent Jackie, ils l’embrassent. Jackie et sa femme logent dans les quartiers français de l’Est de Montréal. Jackie subit bravement des insultes de fans américains dans d’autres villes de la Ligue Internationale. Et c’est le championnat! L’an suivant, il joue à Brooklyn. Montréal a changé l’histoire des États-Unis. Et à Ottawa, Ewart lit le récit de tout cela dans les colonnes de la Gazette. En 1952 il encourage Ian et Malcolm à aller voir (au cinéma The Westboro) le film The Jackie Robinson Story, où Jackie joue son propre rôle.

Ewart Reid, vers 1960, me dit : « Je comprends que Montréal ait accueilli Jackie Robinson comme ça, Malc. Les Canadiens français avaient une côte à monter dans leur destin, eux aussi. Ils s’identifiaient à lui. »

Et c’est comme ça que le travailleur intellectuel Ewart Reid a construit son nationalisme canadien. (Je me souviens d’avoir vu un timbre-poste de la France d’après-guerre : Emplois pour les travailleurs intellectuels! Cela me semblait une étrange appellation, mais maintenant cela me frappe comme la description de ce qu’était mon Dad.) Il désirait que le Canada s’affranchisse de l’empire britannique, mais il aimait diverses choses britanniques. Il voyait le Canada se garrocher dans le nouvel empire américain, et ça le peinait… mais bien souvent il aimait la culture américaine.

Comment a-t-il pu faire ça? Comment a-t-il fait sa synthèse?

Je pense qu’il avait un grand allié, et que cet allié s’appelait Radio-Canada. C’était The Canadian Broadcasting Corporation dans le temps où cette corporation était un réseau de radio, et pas encore de télévision. Ce réseau lui amenait, par exemple, sa chanteuse préférée, Gisèle Laflèche. Elle était une franco-manitobaine qui chantait sous le nom « Gisèle » tout court. Elle chantait les ballades de Rodgers and Hart, Gershwin, Cole Porter, avec une occasionnelle chanson de France.

We’ll have Manhattan,
The Bronx, and Staten
Island too …

Et Ewart m’expliquait: « Tu vois, Malc? Là, Lorenz Hart fait un jeu de mots. Manhattan, c’est une partie de New York, mais c’est aussi un cocktail qu’on peut commander d’un waiter en disant We’ll have manhattans, please. »

La CBC lui amenait aussi l’émission Chansonnette avec Jacques Desbaillets, les mardis, où on pouvait entendre Piaf ou Montand. Et mercredi, c’était Songs of my People, avec Jan Rubes, où on entendait des chansons de l’Europe de l’Est. Et ensuite Cotton-Eye Joe, avec Ed McCurdy — folksongs des États-Unis et du Canada. Il y avait aussi Fiddle Joe’s Yarns, qui adaptait les contes de Louis Fréchette. Et surtout, surtout, My Uncle Louis, radio-roman inspiré du roman The Happy Time, de Robert Louis Fontaine. Monsieur Fontaine avait grandi en français dans les rues de l’Est d’Ottawa. Car la CBC avait un mandat. Il fallait que toutes les régions du Canada se sentent reflétées, coast to coast. Et toutes les ethnies, tous les âges, tous les goûts.

Pendant qu’il lisait son exemplaire hebdomadaire du Time, je me suis dit: « Ah, que j’aime l’élégance de la mise-en-page du Time, et les étincelles de son langage journalistique … mais comment mon Dad peut-il blairer la forte saveur yankee de ses opinions? »

Ainsi sa radio toujours le ramenait vers une vue large de la vie, une vue des choses qui était canadienne, cosmopolite, non-américaine.

Tout a changé, cependant, le jour en 1951 où la CBC est devenu un réseau de télévision aussi. D’emblée nous étions, nous la famille Reid, davantage dans la mass-culture des USA.

« Charlotte, disait Ewart un jour, ne serait-il pas temps qu’on ait une automobile? J’ai vu un Pontiac usagé qui était en bon état. Je pense qu’on pourrait se le payer. Ça nous permettrait d’aller à la campagne … ou d’aller danser, quand Duke Ellington est en tournée au Gatineau Club … »

Et un jour il a dit: « Je pense qu’on pourrait se permettre un téléviseur, non? On a attendu pas mal longtemps ?? » Et Charlotte a répondu : « Je suis d’accord, en autant qu’on aménage le sous-sol en TV room. Que ça ne vienne pas trôner dans notre salon. »

Notre vie changeait!

Retrouvez ici le trente-et-unième chapitre de Roosevelt Avenue.

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