Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Charlotte était la fabrique à idée dans la maison chez nous, sur Roosevelt Avenue. Elle était la centrale hydro-électrique des convictions et des débats. Elle était la voix forte, l’influenceuse philosophique.

Pourquoi?

Et, est-ce que ça a contribué à l’éventuelle rupture Ewart-et-Charlotte, vingt ans plus tard?

Dur à juger, de proche.

Dans la vie de jeune famille que je raconte jusqu’à maintenant, je n’ai jamais prévu une rupture. Plus tard, adolescent, je pouvais voir des fissures et des craques dans la bonne entente; Charlotte, elle, n’a jamais cru que l’affirmation de son être, de son autonomie, de son gauchisme, de son pacifisme, pouvait faire autre chose que solidifier son couple. Elle avait choisi son homme, elle tenait à lui, elle n’a jamais fait partie d’un autre couple après que celui-ci soit brisé.

Mais il y avait une dualité dans son élan quand même. Elle ne plierait pas devant le mâle, elle ne reconnaîtrait aucun chef dans sa famille. C’était un partenariat à totale égalité. Mais elle comptait sur le fait que le duo tiendrait. Elle avait choisi un homme qui croyait aux mêmes choses qu’elle. Et quand les enfants viendraient, elle leur enseignerait cette façon de voir, et son homme l’appuierait. Le hasard a fait que c’était deux garçons. Elle était la seule femme dans le quatuor. Mais ses deux garçons étaient bien sûr féministes; étaient ses alliés. Pourquoi Ewart ne serait-il pas un allié indéfectible aussi? Lui qui lui avait offert les textes féministes de Bernard Shaw en cadeau, au début de leur relation?

Ian et moi, je pense qu’on voyait ça comme elle. Je pense qu’il n’y avait pas grand-chose qu’on ne voyait pas comme elle.

Alors, quelles étaient les idées de cette femme partie pour répandre ses idées?

Elle avait fait un long voyage à partir de la glaise de la Rivière Rouge, au Manitoba. Elle était partie d’un village où un peu tout le monde était un peu Métis, Blanc-Indien, vers un Canada de l’Est où les gens passaient leur vie sans rencontrer un membre des Premières Nations en -dehors d’un livre d’histoire.

Pendant que le Canada imposait son règne dans l’ouest, en partie par la guerre; pendant que Louis Riel était pendu pour avoir combattu cette avancée blanche, à la tête de ses Métus et leurs cousins Indiens (en partie par la guerre, aussi)… Gandhi développait ses idées de non-violence. Il faisait ça avec une autre sorte d’Indiens, en Afrique du Sud et en Inde. Il marchait vers l’indépendance avec ces idées.

Sa principale idée – que tu peux changer le monde, autour de toi par une résistance à ses méfaits – avait attiré et gagné Charlotte déjà quand elle s’approchait de vingt ans. Cette résistance sans violence peut ressembler à une reddition? Mais non! Elle persuade l’oppresseur, petit à petit, à concéder ce que tu demandes.

Gandhi était son héros désormais.

Et elle jouissait à noter qu’il n’était ni blanc ni occidental, mais un asiatique d’un nouveau genre, futuriste, qu’on pourrait appeler « gandhéen ».

« Un monsieur à l’hôtel de ville, disait Charlotte des fois, proclamait que Jésus avait donné à l’humanité la voie de la paix. Je lui ai dit: « peut-être, mais celui qui met ça en pratique à notre époque n’est pas chrétien, il est hindou ».

Le reste découlait de ça.

Le monde était capitaliste et donnait le pouvoir à celui qui possédait l’économie. Mais il deviendrait socialiste par l’action des travailleurs s’ils revenaient toujours à la charge. Cette vision voulait dire que Charlotte n’a jamais beaucoup compris le marxisme, avec son idée de guerre-des-classes à gagner. Mais elle était prosoviétique néanmoins. Il fallait vivre en paix avec les communistes, en attendant qu’ils atteignent le plus haut niveau du socialisme, où on vit en égalité sans qu’elle soit imposée par une dictature. C’était comme dans la vieille chanson anarcho-syndicaliste:

Ils ont amassé richesses
Sans jamais suer pour
On est en marche nou’zautres
Pour les remplacer un jour
Car l’union nous rend forts

À Noël, elle nous disait: « viens, les gars, on va chanter des cantiques. Jai toujours aimé ça, c’est le beau côté du christianisme. Je les garde, les chants de Noël, même si je ne crois plus en Dieu ».

Et puis: « Ou du moins, j’suis agnostique. Je ne sais pas s’il y a un Dieu ou non ».

Retrouvez ici le trente-deuxième chapitre de Roosevelt Avenue.

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