Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

L’époque où elle élevait sa famille sur Roosevelt Avenue à Ottawa, était une époque difficile pour une mère qui voulait inculquer ses idées à ses enfants. Difficile, oui! Quand on avait les idées de Charlotte Lillian Clare Reid…

C’était la Guerre Froide, cette époque.

Une guerre sans bombardements, mais avec de grandes peurs; entre le camp américain, capitaliste, et le camp russe, ou soviétique. Dans ce monde, le communisme soviétique était la forme forte de socialisme. Charlotte rêvait d’un socialisme plus pacifique et humaniste. Un tel socialisme possédait quoi? Un espoir modeste dans le monde. Très modeste.

« Durant la Guerre, le magazine Life était rempli de reportages positifs sur notre allié contre les nazis – la Russie. Maintenant, il n’y a que des reportages sur les Russes comme une tyrannie qui nous menace. Et les deux côtés ont la bombe atomique. Alors qu’est-ce qui nous attend? ».

Charlotte aimait à dire ça.

« Maman, je lui ai dit un jour à peut-être douze ans, dis-moi franchement. Si le Canada abandonnait tous ses préparatifs militaires face aux russes, te sentirais-tu sécure? Would you feel safe?« 

Charlotte a répondu: « Malcolm, je ne me sens pas sécure maintenant. I don’t feel safe now« .

Dans notre quartier, peu de gens voyaient les choses comme ça. Beaucoup de nos confrères de classe, à moi et à Ian, étaient de familles militaires. Mon meilleur ami, Doug Campbell, était d’une famille « RCAF », ou aviation de guerre.

Alors Charlotte n’était pas active dans des mouvements anti-guerre robustes. Elle essayait de trouver un terrain commun avec divers voisins et amis. Monsieur et Madame Shaiken, les épiciers du coin, lui donnaient un aperçu de la vie juive canadienne. Dolly Nichols – quel était son nom de jeune fille? Tremblay ou Nadeau peut-être – était une francophone de Hull (qu’on n’appelait pas encore Gatineau) et elle a appris à Charlotte la recette de la tourtière. Elle m’a engagé aussi comme baby-sitter pour son garçon Jimmy. Ma mère voulait même nous envoyer dans une école française, pour qu’on grandisse bilingues. Mais moi j’avais peur d’une telle idée. J’ai dit non, non, non!

Charlotte et Ewart votaient CCF.

Une très petite minorité dans notre quartier, et nous n’en connaissions pas beaucoup les membres. Pour Ewart, son vote pour le doux socialisme de la CCF était aussi sa manière de dire qu’il était réaliste sur le côté tyrannique de l’Union soviétique.

Ce serait à notre génération plutôt de fonder des mouvements pour des causes.

Charlotte cependant était active dans le communautaire. Elle a été engagée par la Ville pour diriger les activités du Westboro Community Center.

La rupture est venue. Ewart est parti. Je me sentais presque un homme, Ian était encore ado. Charlotte cherchait. Elle vivait un choc. Elle avait des décisions à prendre. Plus de décisions que depuis qu’elle avait été une petite fille dans un village manitobain où presque aucun parent n’était allé à l’université.

Il fallait qu’elle retombe sur ses pattes et elle est retombée sur ses pattes.

Ça m’a surpris?

Presque pas! Comment être surpris que cette femme active bouge vers des solutions plutôt que vers un nouvel homme dans sa vie?

Charlotte est devenue céramiste. Elle a suivi un cours, elle a acheté un tour pour tourner, elle a trouvé sa créativité et elle a fait bols, tasses, assiettes, théières. Bleus, verts, bruns. Et une sculpture de son fils Ian.

Et surtout, elle s’est inscrite à l’École de bibliothéconomie à McGill. Elle a marché dans les vieilles rues où elle avait marché à vingt ans, elle a salué l’arbre sculpté par Armand Vaillancourt sur la rue Durocher. Elle en est sortie avec son diplôme de bibliothécaire, et elle a cherché une job. Trouvée, la job, à Toronto!

Vers l’âge de 55 ans elle a été engagée pour monter et tenir la bibliothèque de la Commission des Droits Humains de la province de l’Ontario. Son patron était Daniel Hill, un noir américain qui était devenu canadien dans l’époque de la guerre du Vietnam, et elle était très fière de sa bonne relation avec cet homme, et l’institution aussi.

Déménager à Toronto ne fut pas si facile. Dans ses années de femme seule, elle s’était fait de nouvelles amies. Il y avait un couple de gauche actif dans le milieu du théâtre à Ottawa, Ben et Muriel Azmier.

Et il y avait Jean Shannon. Cette femme vivait dans un autre quartier que nous et avait épousé un membre des forces armées. Mais c’était une radicale, et une artiste, et une mère qui avait élevé ses quatre enfants selon une philosophie radicalement permissive. Cela la rendait chère à Charlotte, une âme qui lui ressemblait.

À Jean, Charlotte pouvait raconter :

« Jean, parfois, je dis à mes voisines que je ne punis pas mes garçons. Je ne crois pas aux punitions, corporelles ou autres. On parle ensemble, simplement. On calme les choses. Je n’oublie pas ce qu’Ewart m’a dit quand j’étais enceinte la première fois: ‘tu ne vas pas les battre, hein?' ».

« Quelles réactions? » dit l’amie Jean.

« C’est drôle. Souvent on me répond: « ouais? Mais ils sont polis, tes garçons! Comment peuvent-ils être polis si tu ne les punis pas? »

Retrouvez ici le trente-troisième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid