Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Quand nous allons à Lévis, nous regardons le skyline de Québec. Château Frontenac, clocher du Petit Séminaire, Édifice Marie-Guyart. C’est quelque chose.

J’ai marché pal mal les Plaines d’Abraham durant la pandémie. Pour être libre. Pour respirer. Sur ces hauteurs, je me suis souvent senti regardé de l’autre rive. De Lévis, le grand poste d’observation de Québec.

À Ottawa, où j’ai grandi, il y a quelque chose de semblable. Là, c’est la petite ville de Hull qui regarde la tour du Parlement du Canada.

Petit, je marchais la Roosevelt Avenue, direction nord. La rue descendait légèrement, bloc par bloc. Soudain, j’étais dans « le village« , c’est-à-dire la rue des commerces, du cinéma « le Westboro« . Mais allez plus loin, Malc! Allez vers la nature! Dans dix minutes je suis à une plage de sable: Westboro Beach. La rivière semblait large, très large. C’était l’Outaouais.

Je le savais déjà à l’âge de sept ans: l’autre rive de cette rivière, c’était la ville de Hull.

Comment une ville avec un nom comme ça, emprunté à un port de mer en Grande-Bretagne, une ville commençant par ce son de « H » qui n’était pas prononcé en français… Comment pouvait-elle être l’essence même de la culture canadienne-française? C’est ce que Hull était pour moi.

Hull était une ville de travailleurs industriels. Hull fabriquait des rouleaux de papier-journal et des cartons d’allumettes; de grands camions livraient ces produits partout au Canada. La rue principale de Hull s’appelait « Rue Principale« . Hull était une petite ville avec une culture de petite ville, il y avait des boîtes de nuit qui swingaient, passé minuit! Il y avait un club de hockey mineur que les commentateurs appelaient les « Hull volants« . Le journal Le Droit était publié à Ottawa, mais je ne voyais pas Le Droit dans les kiosques autour de nous. C’était Hull qui était abonné au Droit.

Hull nous rappelait que notre ville était une ville frontalière! On était sur la marge-Est du Canada anglais. Cette rivière que je regardais depuis la plage Westboro divisait le Canada en deux solitudes.

J’étais destiné à traverser cette frontière culturelle. Ma traversée allait être la grande affaire de ma vie. J’allais vivre la plus longue partie de ma vie en français. Dans cette réflexion sur la frontière que j’écris ici, je mentionne des détails pris à différents moments de mon growing-up: devenu adolescent, je supposais que les jeunes de Hull s’excitaient, comme nous, pour Elvis Presley. Mais ils avaient d’autres chanteurs aussi, dont je ne connaissais pas les noms.

J’étais destiné à découvrir ces autres chanteur. C’était mon destin. Et je ne le savais pas. Je n’avais aucune idée.

Quand je vais à Lévis, je regarde la ligne des toits et des falaises de Québec. Ici aussi, une rivière (qui à le droit de s’appeler fleuve, elle) divise la ville en deux.

Hé, c’est la même eau! Car l’Outaouais verse dans le Saint-Laurent et son eau finit dans le grand Atlantique. Marchant sur les Plaines dans notre hiver-pandémie, je regarde les blocs de glace aller lentement vers ma gauche. Aucune division des cultures cette fois. Québec et Lévis sont une grande ville et une petite ville de même culture, face-à-face à travers le courant gris. Simplement, le fleuve est trop immense, on ne peut pas considérer Lévis comme une banlieue de Québec. Lévis est Lévis.

Mais le petit garçon évoluait. Un jour, je devais avoir treize ans, j’avais un début de curiosité sur la culture de l’autre rive. Je me demandais si un jour je parlerais français et si je converserais avec Hull. Il se produisait une émission de télévision-jeunesse qui s’appelait Opinions, l’animatrice était Jeanne Sauvé. J’ai pris le bottin intitulé Ottawa-Hull, et j’ai appelé à Radio-Canada. Une dame, qui était possiblement Madame Sauvé, m’a demandé « vous aimeriez participer? ».

« Oh… non. Ou peut-être… je… »

Je ne lui disais pas (mais en dedans de moi je pensais):Je ne pourrais jamais. Je ne connais pas assez de français. Je serais hors de ma zone.

Il y a un autre moment, vers la fin de mon adolescence, où je connaissais assez de français pour vouloir travailler dans un Woolworth’s, magasin économique, dans le Eastview Shopping Center. Du côté ontarien, Eastview était une des banlieues les plus francophones d’Ottawa. (La ville avait été fondée pour le commerce du bois. Canadiens-français, canadiens-écossais, canadiens-irlandais étaient de la partie. Ils ne s’attendaient pas à être choisis comme capitale).

Les gérants du Woolworth’s étaient tous anglophones, ne parlant pas français. Les jeunes filles qui étaient vendeuses étaient toute canadiennes-françaises. La friction était rare. Elle était là, mais en sourdine. Après un moment de friction…

« Et vous monsieur Reid, m’a demandé une vendeuse qui s’appelait Francine, qu’est-ce que vous pensez des canadiens-français? »

« Euh, moi je… Je les respecte! »

De Francine, un petit regard qui disait: « Oké. Merci. J’apprécie. »

C’était 1960. Tout change en 1960. Ça s’appellera plus tard la Révolution Tranquille. Les changements cascadent. Lors du deuxième gouvernement du Parti québécois, on a fusionné Hull avec les villes autour; et on a appelé l’agglomération Gatineau. Le Gatineau, pour nous dans mon enfance, c’était toutes les forêts du sud-ouest du Québec. « We’re going up to the Gatineau, on disait, nous allons à une cabane à sucre… ».

Ce qu’il y a de beau avec Gatineau, j’ai toujours pensé, c’est que le mot a tellement une consonnance française. Mais je pense que c’est un mot amérindien.

Retrouvez ici le trente-quatrième chapitre de Roosevelt Avenue.

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