Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Le jour avant le Jour de la Terre, un très vieil ami m’a appelé. C’était Fred Carpenter, mon meilleur ami à l’école secondaire, dans les années 1950.

Inattendu. Vraiment inattendu.

Notre amitié n’avait pas continué après l’âge de 17 ans. Fred a fait une carrière militaire, moi j’ai fait une carrière d’écrivain. Mais sa voix était engageante! « Fred, j’ai dit, merci pour ton appel. Ça m’aide à mettre ma vie en perspective. C’est ce que j’essaie de faire avec « Roosevelt Avenue » dans Le Bourdon ».

Fred: « On aurait pu se rencontrer avant le secondaire. Avant Nepean High School, j’ai été à la Broadview Intermediate School. Toi, Mal? »
« Moi aussi Fred. »
« Mais on ne s’est pas vus? »
« Semble pas… »

On ne s’est pas vu parce que Fred n’a pas été dans la classe de Mademoiselle Edith Dyell. Pour moi, Broadview était Mlle Dyell.

Elle avait une façon unique d’enseigner les social studies, Edith Dyell. Histoire et géo.

Elle disait: « Les gars, les filles. Je vous demande de regarder les nouvelles à la télévision cette année. À chaque semaine un de vous, ou une de vous, donnera un bulletin d’actualité. Et nous le commenterons, toute la classe. »

Elle disait: « Les gars, les filles! On vit dans un monde plein de tensions. Personne ne veut la guerre. Alors la chose la plus intelligente que l’homme actuel a inventée, c’est les Nations-Unies. ».

Elle disait: « En plus d’être membre des Nations Unies, nous sommes membres du British Commonwealth. C’est une bonne chose, aussi. Il y a les vieux membres, comme le Canada et l’Australie. La reine est leur chef d’état, aux australiens, comme elle est notre chef d’état. Mais c’est un rôle symbolique. Chaque pays élit le gouvernement qui le gouverne… »

Elle disait:  » Et il y a l’Inde. L’Inde est devenue un pays souverain juste il y a huit ans. Il faut qu’on apprenne des choses de ce grand pays. L’Inde, elle a choisi de ne pas garder la reine comme son chef d’état. « Nous voulons être une république », a dit Monsieur Nehru. »

Elle disait: « D’autres colonies de la Grande-Bretagne viendront à l’indépendance bientôt. En Afrique, par exemple. La Côte d’Or a déjà son mouvement d’indépendance avec Monsieur N’Krumah. « Notre pays s’appellera le Ghana », il dit ».

Elle disait: « Des pays riches comme le Canada ont le défi d’aider des nouveaux pays. Des pays de couleur. Des pays encore pauvres, qui veulent sortir de leur pauvreté. »

Elle disait, finalement: « Mais l’idée fondamentale des Nations-Unies c’est l’égalité entre les gens. Et, autant que possible, l’égalité entre les pays. Comme dans la Charte des droits humains que nous avons lue: « Nous, peuples des nations unies, déterminés à préserver les générations futures du fléau de la guerre… »
Avait-elle une mission, Edith Dyell?

Est-ce pour cela que cette belle femme dans la force de l’âge était encore Mademoiselle Dyell?

Edith Dyell pouvait avoir quarante-cinq ou cinquante ans pendant ces deux ans (septième et huitième) que ma classe à Broadview a passés avec elle. C’était une femme d’apparence magnifique avec le nez romain et un goût pour les châles de couleurs indiennes ou persanes. Avec des boucles d’oreilles de cuivre qui auraient du être en forme de signe-de-la-paix (si ce signe avait été inventé en 1952). Ça aurait symbolisé la saveur de son enseignement. Son enseignement était… internationaliste. Canadien et internationaliste.
Et naïf?

Je suis tenté de dire bien sûr, naïf.

Combativement naïf. Je rencontrais là quelque chose que je n’avais jamais rencontré à l’école. L’Ottawa Citizen et l’Ottawa Journal racontaient au jour le jour les tensions de la Guerre Froide, ces tensions qui persistaient malgré tous les prêches de l’ONU. C’était l’ambiance dans laquelle on était baignés, l’école le disait, la rue le disait, la culture populaire le disait.

Mais dans le débat que Mademoiselle Dyell ouvrait dans sa classe, une petite connexion existait enfin avec la vision du monde que Ewart et Charlotte déballaient pour Ian et Malc à la maison sur Roosevelt Avenue. C’était la première fois que je ressentais une telle connexion. J’avais onze ans. Je me préparais à être adolescent.

Le Jour de la Terre, j’ai marché avec Réjeanne sur les Plaines couvertes de neige. J’ai pensé à Fred, j’ai pensé à Edith Dyell, j’ai pensé à tous les jours depuis. Et le jour après le Jour de la Terre, la neige était partie. L’herbe était verte.

Retrouvez ici le trente-cinquième chapitre de Roosevelt Avenue.

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