Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Dans le chapitre 36, j’ai raconté Mademoiselle Edith Deyell, enseignante fantastique de ma huitième année à l’école.

Elle nous a enseigné l’histoire; l’histoire du monde, l’histoire du Canada. Mon focus était sur sa vision de l’histoire du monde. Parlons de sa vision du Canada (septième année).

Car je suis tombé sur la clé de cette vision. C’est un manuel d’histoire du Canada qu’elle était en train d’écrire pendant qu’elle nous enseignant, vers 1952. « Vous pouvez m’aider avec mon livre, les gars et les filles. J’ai besoin de peintures à la gouache, des scènes de l’histoire de notre pays. Les bûcherons, les coureurs des bois… Vous pourriez les faire, ces peintures. »

Et il y a sept ans à peu près, dans une librairie d’occasion sur la rue Saint-Jean, j’ai enfin vu ce livre: Canada, a new land, par Edith Deyell.

Et sur les Plaines l’été dernier, j’étais un vagabond de la Covid, assis sur un banc à feuilleter ce livre, à lire ce qu’Edith Deyell avait à dire sur la Bataille des Plaines.

Ah! comme c’est vrai que les écrits restent! Edith Deyell n’est plus, mais dans ces pages je peux encore entendre sa voix, son style, sa méthode.

« Voici, dit-elle, des notes que Jacques Cartier aurait pu écrire dans son journal en 1534.

« 1. j’ai rencontré des indiens, ils sont amicaux. 2. Ils sont aussi très démunis. Envoyons des missionnaires auprès d’eux. 3. Il y a aussi des poissons, des oies, des phoques, des morses. 4. Et il y a un fleuve de mille milles de longueur, des indiens vont me guider sur ce fleuve au printemps. »
Tu vois?

Elle frôle la fiction des fois, pour nous donner le feeling d’une autre époque.

D’autres fois, c’est une plus stricte historienne. Elle nous offre de vraies citations, des faits documentés. « Champlain a fait un rapport écrit. 1. Oui, la Nouvelle-France vaut le coup. 2. Des marchands de pelleteries peuvent opérer, si seulement on garde nos alliances avec les algonquins. 3. Et ce sont les marchands de fourrures, les hommes qui peuvent mettre en marche de nouvelles colonies. Pour cela, il faut un groupe de marchands qui dirigent le tout. »

Oui vraiment, c’est pas pour rien qu’on dit « les paroles s’envolent, les écrits restent. Celle qui écrit prolonge sa vie par les écrits qu’elle nous laisse.

Et ça m’amène à un homme que j’ai beaucoup aimé. Il vient de mourir, et moi, j’ai envie de dire: c’était un des princes de notre scène littéraire.

C’est Alix Renaud, poète incisif, poète généreux, poète clair.

Alix est né en Haïti et est venu au Québec il y a presque un demi-siècle. Quand je publiais, avec Geneviève Marier, le numéro AYITI de notre journal ou zine culturel Abraham, en 1997, il nous a donné le poème I tuoi occhi.

J’arpente toutes les pièces l’une après l’autre
agacé de tout et de rien – Mélancolie? …
Ce soir je suis d’humeur
vagabonde indolente
et la Muse renâcle
Impatient de toi je rêve à tes grands yeux
Étonnés et tant de fois aimés…
Je me noie vaincu pour un conte de fées
Il était une fois des yeux où je suis né

On a jasé dans un café de brioches à la cannelle, sur Cartier. On a parlé écriture. Il m’a offert un roman, un recueil de poèmes.

Plus ça allait, plus je voyais Renaud comme un performeur, en M.C. comme on dit en langage hip-hop. Je me souviens de sa silhouette élégante, de sa voix qui cognait, en récitant dans une soirée Patrice Desbiens. Je me souviens de sa façon alerte, décontractée, de présider une séance du Cercle Pablo Neruda. J’y avais fait une conférence sur mes préférés parmi les écrivains mexicains et mexicanophiles.

Alix, à la fin: « De tout ce que tu as dit, Malcolm, je sais qui est l’écrivaine que je veux découvrir maintenant. C’est Señora Elena Poniatowska. »

Alix, je ne peux plus t’avoir au bout de ma ligne de téléphone, chez toi et Michèle, à Sainte-Foy. Non.

Ta vie a pris fin? Non non non, parce que ton roman est sur l’étagère, ton recueil est sur la table. Ça a l’air de parler de toutes sortes de choses, d’un Moyen-Orient imaginé dans la tête… Je te dis adieu, mais j’ai de la lecture devant moi.
Tu vis, Alix.

Retrouvez ici le trente-sixième chapitre de Roosevelt Avenue.

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