Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

J’aimerais te présenter Sherwood.

Oui, laissez-moi vous présenter Sherwood. (Comme tout anglophone, je ne peux jamais choisir entre tu et vous; ils me semblent être le même mot.)

Ah, j’aurais beaucoup à dire sur Sherwood! Faut être sélectif. Ne serait-ce que pour éliminer toute référence à Robin des Bois…. Toute référence à Sherwood Anderson (auteur de Winesburg, Ohio)… Toute référence à Robert E. Sherwood (auteur de The Petrified Forest)…. Ces américains ne sont pas mon Sherwood.

Non. Mon Sherwood est canadien. C’était une sorte de village, Sherwood. Une sorte de communauté. Un bosquet dans les Laurentides, qui était romantique, qui était pastoral, qui était nostalgique.

J’y ai respiré, à Sherwood.

J’y ai grandi.

Et, quand j’étais grand, je l’ai quitté, Sherwood. Dans ce texte je vais ma première vraie visite de retour là, depuis le jour de mon départ.

Sherwood est entré dans ma vie un jour où mon père, Ewart, a dit à la table au souper:

« Qu’est-ce que vous en pensez, Charlotte, les garçons… On pourrait pas monter plus souvent au Lac? Vous savez, il y a un chalet à vendre. Il est situé juste entre le chalet de Howard et sa famille, et le chalet de Marg et Allan et leur famille. »

Sherwood n’avait pas encore son nom, dans la bouche de mon père. Il disait seulement « le Lac ». Le lac, c’était Bevan’s Lake, près du village de Weir, Québec.

Howard était son frère, un businessman de Westmount (sa compagne était Eileen, une artiste-peintre). Marg – elle était une couturière de Strathmore, banlieue de Montréal (son compagnon, Allan, était enseignant).

Et mon père avait une autre soeur, Eleanor, qui habitait en Virginie Occidentale, U.S.A. Les quatre membres de cette fratrie étaient tous mariés. Tous avaient des enfants. Et Ewart aussi avait des enfants, il avait Malcolm et Ian.

L’année après, 1952, nous avons acheté ce chalet. Nous avons commencé à y aller chaque été. Charlotte et les garçons y allaient pour tout l’été. Ewart pour les week-ends.

Mon adolescence commençait. J’aimerais penser que c’est là que Sherwood a commencé à être Sherwood (les Reid, je pense, avaient inventé ce nom). Mais pour compléter Sherwood, il fallait la participation de Morgantown, Virginie Occidentale. Et elle est venue, cette participation. Eleanor a commencé à venir à Sherwood pour une partie de l’été.

Elle est venue avec Harold, son mari, professeur de sociologie à l’Universiy of West Virginia. Et ils ont amené leurs enfants.

C’était Allan, qui avait onze ans, comme moi. C’était Sarah, qui avait huit ans, je pense. C’était nos cousins américains, et une bonne partie de leur cœur était gagnée au Canada, le pays d’origine de leur père et de leur mère.

Marg et Allan – ils étaient devenus « les Talbot ». Eleanor et Harold – ils étaient devenus « les Gibbard ». Mais tous étaient des Reid!

Ils étaient quatre branches du clan Reid, et Sherwood était leur coin du Canada. C’était un morceau du littoral du Lac Bevan. Le lac était grand, et on voyait des grands chalets sur l’autre rive… mais on n’y allait jamais. On allait seulement à la ferme avoisinante.

Le cultivateur s’appelait Bill Owen; et la famille Owen, elle aussi, était anglophone. Il y avait beaucoup d’anglophones dans ce coin du Québec, qui s’appelait le comté d’Argenteuil.

Mais les Reid?

Pourquoi ils étaient là?

Tout s’explique par Granny.

Mes grands-parents s’appelaient Addison et Alma Reid. Ils s’étaient établis sur le Lac Bevan avant la Deuxième Guerre, je croirais bien. Maintenant, Alma était devenue veuve. Mais elle continuait de passer ses étés sur ce lac. Elle régnait sur Sherwood. Elle était le centre.

Elle était adorée de tous, mais je pense que j’étais le seul du clan à lui rendre visite et à avoir de longues conversations avec elle. Nous parlions politique, et elle avait des opinions modérément progressistes.

« Tu sais, Malcolm, j’ai bien connu Monsieur Woodsworth, le leader du mouvement socialiste au Canada… »

J’étais vaguement au courant que ma grand-mère avait étudié à l’Université du Manitoba, et avait fui le Manitoba avec son sweetheart quand son père avait décrété qu’Addison n’était pas digne d’épouser Alma.

Ceux qui savaient ça admiraient Granny, admiraient son cran. Mais on ne lui en parlait pas, en général. Moi, sûrement pas!

Mais nous parlions religion aussi, entre grand-mère et petit-fils. Là, Granny était plus conservatrice. Elle était scandalisée, ou peut-être simplement triste, quand j’étais incapable de nommer tous les Dix Commandements correctement.

Je regardais son visage, rond et potelé, souriant parfois, mais pas tout le temps. Pas à ce moment-là.

Je pensais lire dans ses pensées.

Quelque chose comme:

« Et moi qui ai élevé mes deux fils et mes deux filles, chrétiennement! Y compris ton père, mon petit Malcolm. Y compris Ewart. »

Retrouvez ici le trente-huitième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid