Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Nous sommes dans les années 1952, 1953, 1954. Le Général Eisenhower vient d’être élu président des États-Unis sur le slogan « I like Ike ». La bande dessinée Pogo parodie ça avec le slogan « I go Pogo ».

Et moi, je me trouve dans un drôle de quatuor. Quatre garçons entrant timidement dans l’adolescence.

Pour nous, tout était bâti autour de notre grand-maman, notre Granny, qui vivait dans son chalet chaque été. Elle avait deux fils, et ses fils ont des chalets près d’elle. Elle a deux filles, et l’une d’elles a un chalet… L’autre visite.

Granny s’appelle Alma Reid. Elle est veuve, mais dans ce hameau de chalets, on est tous des Reid, chaque fils, chaque fille, et tous leurs enfants. Et ce hameau des Reid, on appelle ça « Sherwood ».

Oh, c’est notre fantaisie! Le nom Sherwood ne paraît pas, sur aucune carte. Ce qui paraît sur la carte du Québec, c’est le village de Weir, et le Lac Bevan.

Et mon drôle de quatuor?

C’est moi et mes trois cousins, l’un de chaque famille Reid. L’un s’appelle Denny, l’autre s’appelle Peter. Un troisième s’appelle Allan. Et il y a moi, Malcolm. Nous avons tous autour de onze ans. Je pense qu’on se prend un peu pour l’âme de Sherwood. On est un peu des inséparables.

Mais on est si différents!

« Est-ce que tu m’aiderais avec la construction de ce bateau à voiles que je suis en train de fabriquer, Malcolm? », mon cousin Denny me demande ça.

Denny vient de Westmount, le quartier huppé de Montréal. Denny a un amour de la technologie en lui. Il invente des choses.

« Hé, disait mon cousin Peter, aimes-tu la country music, Malcolm? C’est ce qu’il y a de vraiment solide, de rythmé, d’authentique. Hank Williams… C’est tragique comment il est mort l’an dernier. Paraît qu’ils vont faire un film sur lui. »

Peter vient de Lachine, une banlieue modeste de Montréal. Il aime beaucoup la musique, et je dirais qu’il se voit comme un homme du peuple. Il aime jouer sa guitare et chanter.

Et voici mon cousin Allan: « Explique-moi un peu plus ce qui arrive au gouvernement des Libéraux à Ottawa, Malcolm. Ils sont minés par des scandales, tu dis? Mais le CCF n’a aucune chance de former un gouvernement? C’est les conservateurs qui pourraient prendre le pouvoir? »

Allan est un gars d’affaires publiques, un débatteur, un philosophe. Il est américain, car ses parents se sont implantés aux États, en Virginie Occidentale.

Quand je dis que nous sommes tous des Reid, j’exagère, je simplifie. Peter est Peter Talbot. Allan est Allan Gibbard. Car ils sont les fils des filles d’Alma Reid, alors leurs noms de famille viennent, naturellement, des hommes que les sœurs Reid ont épousés. Il serait plus juste de dire qu’ils sont dans une ambiance Reid quand ils sont à Sherwood.

Ainsi, toute notre expérience Sherwood était une sorte de recherche du dénominateur commun, le dénominateur « Reid ». Nous étions de différents âges, différents modes de vie et d’idéologie, différentes nationalités même. Mais pour une saisons, chaque année de la décennie 1950, nous étions campés là avec notre lien tribal comme ce qui était sacré.

Et le quatuor de garçons adolescents – ils ne pouvaient pas avoir tout à leur goût. Il y avait les cousins plus jeunes à intégrer. Et il y avait Ian! Il y avait Sarah!

Ian était le ti-gars de la gang, et il voulait tellement être inclus, aimé, respecté, par les grands frères. Mais les grands frères avaient l’arrogance que tous les dominants ont avec les plus faibles. Nous l’avons attaché à un arbre une fois, dans un jeu de guerre ou de cowboys; il était supposé le prendre comme « all in good fun ». A ma honte, je ne l’ai pas défendu comme j’aurais dû. Pour lui ce « good fun » était un tourment. Honte, honte, honte. Dieu merci, j’ai aussi des souvenirs de mon cousin Denny qui, dans un voyage de camping, enseignait à Ian comment laver sa gamelle dans un ruisseau, avec du sable comme récurant.

Ces voyages de camping étaient les plus beaux moments de notre été – on s’étendait sur une plage un 14 août, et de nos sleeping-bags, nous regardions les comètes remplir la nuit.

Avec Sarah, j’ai fait une marche dans un sentier de Priests’ Point, un de nos terrains de camping. Je n’avais pas de petite soeur, et cet après-midi là, ma cousine était comme ma petite sœur. Une couleuvre dans l’herbe l’a faite sursauté. « Oh! » Elle a saisi mon bras.

Une couple d’années plus tard, à l’école secondaire, j’ai lu le poème d’Emily Dickinson « A Narrow Fellow in the Grass ».

Ce moment avec Sarah m’est revenu en mémoire.

Et il y avait bien des aspects de cette vie sherwoodienne qui étaient teints d’ironie.

Ces étés dans le nord étaient mon premier contact soutenu avec la vie québécoise. Et pourtant, je n’ai presque pas entendu de français dans ce coin du Québec. La vie québécoise et la langue grançaise étaient l’ambiance que j’étais destiné à me choisir comme mon « chez-moi ». Et pourtant, ici, j’étais baigné dans l’ambiance de l’ouest de Montréal, de son unilinguisme anglais. Exactement le monde que les indépendantistes de gauche, que j’allais choisir comme mes héros, conspuaient: le « West Island ».

C’est vrai que vers la fin de notre période Sherwood, j’ai eu de longues et laborieuses conversations en français avec mon cousin Allan Gibbard. Allan et Sarah – leur mère avait été la grande francophile de la famille Reid. Eleonor adorait spécialement la romancière Colette. Elle avait été jusqu’à Auxerre, en France, pour l’étudier, et Allan et Sarah sont devenus francophiles aussi. Allan et moi apprenions la langue en même temps.

Alors… à Sherwood la bannière progressiste et francophile était brandie par… les Américains! (Sarah habite maintenant à Waunakee, Wisconsin, d’où elle m’écrit: « I can’t wait to see what you write about Sherwood« .)

Retrouvez ici le trente-neuvième chapitre de Roosevelt Avenue.

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