Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Sherwood n’était pas un conseil, une structure, une institution organisée. C’était juste les Reid passant leurs vacances ensemble. Mais Sherwood était pas mal organisé quand même.

Pendant une semaine vers 1955, notre grand-mère avait eu la visite de Bill Rose, qui semblait être un ami de sa jeunesse, qu’elle n’avait pas vu depuis la Seconde Guerre mondiale. C’était un dandy, un homme qui avait eu une vie aventureuse. Son action pendant la guerre l’avait mis en contact avec la Pologne. Il avait écrit un livre pour les éditions Penguin en Angleterre, intitulé simplement: Poland.

Et pour Alma Reid et pour tout le hameau, Bill Rose a écrit un poème sur Sherwood. Son poème s’intitulait Canadian Robin Hoods. Il déclarait:

Métaphysiquement parlant
Il y a l’Une
Et les Plusieurs
Les Plusieurs sont les autres…
L’Une? Eh bien, c’est Granny!

Et oui, Sherwood était organisé. Au point d’avoir un journal, un hebdo. Ça s’appelait The Sherwood Rumour. Ian et moi rêvions de faire du journalisme, alors on était actifs là-dedans. Mon frère faisait une chronique cinéma. Je me souviens, il me semble, de ces lignes:

« Selon moi, un de mes films préférés c’est Le Fou du roi, avec Danny Kaye. Il y a du suspense. Danny traque un homme, je pense qu’il s’appelle Papinek… »

Mais le scoop de la semaine, comme la visite de Bill Rose, on le mettait à la une, avec une grosse manchette. Et il était écrit par un des cousins plus âgés, et souvent ce cousin était David Talbot. David était un peu plus âgé que nous, il avait peut-être quinze ans. Il vivait une vraie vie d’adolescent, il était presque un jeune homme. Il se préparait à étudier à l’Université McGill en génie civil, et il était a teenager in love (sa sweetheart était Monica, une belle montréalaise en visite chez notre tante Eileen).

David était notre leader naturel, dans toutes sortes de projets. J’étais jaloux de lui.

On avait aussi Radio Sherwood. C’était un poste de radio spécial, fait par des enfants pour les adultes. Moi j’étais le disc-jockey de musique classique, et Tchaïkovski fournissait mon thème de tonnerre. Je ne connaissais pas la musique classique, mais j’improvisais à partir des disques qu’on avait (des albums de disques épais, de 78 tours, durant trois minutes chacun).

« Moi et Peter on va faire une super émission de country music, disait David. On va s’inspirer de Gord Sinclair et son émission Western Swing à CFCF Montréal. Et je vais demander à notre cousin Kenneth s’il peut créer un réseau de fils électriques entre les chalets. Nos parents vont nous écouter. Ça va être cool ».

David avait une grande admiration pour Kenneth, l’aîné des cousins, brillant mais plus renfermé, porté à rester dans le chalet de sa famille, à lire Ainsi parlait Zarathoustra.

Autre projet: une petite cabane des cousins, près du chalet de David et sa famille. Ça s’appelait le Nutty Club, c’était entouré de forêt.

« On va tous être membres du Nutty Club, tu vois? Ça va être notre domaine » disait David.

Et nous avions creusé aussi un système de tunnels dans le sol autour du Nutty Club. À genoux, on pouvait se déplacer dans ces tunnels. Ça s’appelait le Moley Club, le Club des Taupes. David disait:

« Je sais que votre mère est nerveuse, Malc et Ian. Ma tante Charlotte craint que le Moley Club puisse s’effondrer, nous étouffer. Mais c’est sécuritaire! Le sol est tenu par des racine d’arbres. Peut-être qu’elle accepterait que vous fassiez une visite ou deux? On va la rassurer ».

Charlotte acceptait ce compromis. David lui a offert de faire une exploration des tunnels elle-même… en vain.

Mais on faisait des soirées de chansons sur la plage. Là, Charlotte adorait. Elle avait une chanson préférée, une ballade de haute-mer, The Golden Vanity. C’était l’histoire d’un navire ennemi qu’un capitaine voulait couler.

Un moussaillon surgit
« Capitaine, si je plonge
Pour trouver ce navire
Que me donnerez-vous? »

Le capitaine promet tout; mais quand le garçon coule le Golden Vanity, trahison! Le Capitaine l’abandonne aux vagues de la mer.

Mon cousin américain Allan tirait tout le tragique de l’histoire, et de la mélodie. Charlotte était émue.

David criait: « Mon oncle Howard! Sors ton banjo! J’ai mon banjo aussi, le mien est à cinq cordes. On jouera ensemble! »

Et il y avait une fameuse pièce de théâtre qu’on a montée – était-ce en 1956? Ça s’appelait Mayhem for millions, un mélodrame tournée en farce. « Mon père est bon là-dedans, a dit David. Il va écrire un rôle pour chacun et chacune des cousins, y compris Sarah Gibbard et Carolyn Reid.

Et Allan Talbot a pondu son œuvre, et on a aménagé une véranda en théâtre-de-poche. On a répété, on a joué, et ça a été un hit, je t’assure! Moi j’ai fait le méchant, j’ai kidnappé ma cousine Sarah pour une horrible rançon. Mais Allan avait écrit un juteux rôle pour son fils David: Télésphore Ragouan, coureur des bois. Télésphore et les autres bons de la troupe se sont ligués pour déjouer mes plans, et la petite Sarah était libérée. « Curses, foiled again!« .

Et je lissais ma moustache tandis qu’on me traînait derrière les barreaux.

Les parents nous ont couvert d’applaudissement.

La mystique Reid nous soutenait à travers notre growing-up. David avait de la créativité, de l’énergie, de la drive. Ça s’imposait spontanément. Est-ce que j’ai réussi à surmonter ma jalousie? … le destin est intervenu.

Juste comme il arrivait à ses vingt ans, David a été visité par une tumeur au cerveau. Et la nouvelle nous est arrivée à Ottawa: la tumeur avait été très destructrice, et David était décédé.
Choc.

Soudaine découverte de la fragilité des choses. Pour tous les oncles et tantes. Pour tous les cousins et cousines. Pour tout Sherwood.

Illustration de Malcolm Reid pour Roosevelt avenue - chapitre 41Et l’automne suivant, juste avant que l’école recommence, j’ai fait un voyage d’Ottawa à Montréal sur ma bicyclette. J’avais acheté un disque de Félix Leclerc, ma curiosité sur la culture française avait commencé à être présente. Je m’initiais à Attends-moi, Ti-Gars et à Comme Abraham.

Et vers la soirée, à Rigaud, avant d’entrer à Montréal, j’ai vu un nom sur une boîte postale rurale. F. Leclerc.

Une maison de ferme était au bout d’un long chemin de campagne.

Mais je n’ai pas osé frapper chez le chansonnier.

J’ai foncé vers Montréal, je me suis arrêté chez Margaret Reid et Allan Talbot, et leur fils Peter. Et j’ai vu une famille en train de rebâtir après avoir perdu un garçon à peine devenu un homme. Un garçon qui nous avait montré comment être des Canadian Robin Hoods.
Des Robin des Laurentides.

Retrouvez ici le quarantième chapitre de Roosevelt Avenue.

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