Food club aborde de manière crue et carnassière la relation malsaine que nos sociétés entretiennent avec la nourriture et nos corps. Tout n’y est qu’excès, que ce soit dans les privations et le contrôle du corps, ou la débauche libératrice, gloutonne et létale.

Food Club, c’est l’histoire d’une rencontre entre Rémy, qui aura passé sa vie à vouloir normer son corps en contrôlant sa faim, et Stan, boucher pour qui l’humanité ne saurait s’exprimer autrement que par ses pulsions primaires envers tout ce qui peut être considéré de près ou de loin comme de la nourriture. Rémy, qui travaille à la morgue (le spectateur pourra profiter du fait que l’auteure est très bien documentée sur la morgue de Québec et ses usages, et vis-à-vis des cadavres qui y atterrissent), a passé les dernières années à tout compter, tout chiffrer et entretenir avec son corps un rapport comptable et froid, renonçant aux plaisirs de la chère pour devenir quelqu’un d’autre. Un jour, devant la morgue, Mégane resurgit dans sa vie. Et à l’instant où elle lui dit qu’il n’a pas changé, quelque chose s’amorce… Il suffit qu’un inconnu, Stan, lui parle de rétablir le lien avec ses pulsions primaires de faim pour que son « instinct de survie » se réveille.

Tu penses que t’as besoin d’eux. Fait que tu vas à une p’tite réunion une fois par semaine pour te faire expliquer comment toute bien contrôler. T’arrives à l’avance pour faire la file, pour être ben ben sûr que t’as ben écouté la semaine d’avant, pis que t’as toute ben appliqué ce qu’on t’a enfoncé dans la tête, comme brainwashé. Tu fais la file devant la balance. Pis ton chiffre est noté, comparé, codifié. Ton chiffre te définit. Pis tu trouves ça normal de faire la file devant la balance à toutes les semaines. De faire la file comme un animal en chemin vers l’abattoir. Le résultat de ta pesée va toute déterminer. Tu laisses un chiffre réglementer ta vie. Pis t’es tellement fucké que tu trouves ça normal.

Stan – Food Club

C’est de cette rencontre que naît le Food club. Un club où tout tourne autour de la nourriture, où au lieu de manger pour vivre, on vit pour manger. Les pulsions se libèrent et deviennent peu à peu destructrices. Car tout d’un libérateur de pulsions se transformant petit à petit en un investigateur de pulsions destructrices. Tout s’enchevêtre dans un espace où les liens entre la viande, les cadavres et les excès de notre époque se mélangent au gré des troubles des conduites alimentaires, orthorexie, boulimie, anorexie et autres.

Samantha Clavet, l’auteure de Food Club, s’est très librement inspirée du roman Fight Club de Chuck Palahniuk et, par extension, du film éponyme de David Fincher, notamment en ce qui a trait aux dynamiques entre les personnages et l’enjeu de l’autodestruction comme moyen de libération d’une société de contraintes. De fait, le début de la pièce semble un peu chaotique, surtout si on n’a pas vu ou lu Fight Club, mais on retrouve rapidement une trame narrative cohérente qui n’est pas sans rappeler Orange mécanique dans sa violence et La Grande Bouffe dans le miroir inconfortable tendu au spectateur.

La mise en scène est réussie, tout comme l’interprétation des différents personnages. On remarquera particulièrement l’interprétation exaltée de Nicola Boulanger dans le rôle de Stan ainsi que l’utilisation judicieuse du chœur des comédiens (David Boily, Marina Harvey, Edwige Morin, Catherine Simard, Gabriel Simard) pour les apartés. Paul Fruteau De Laclos campe un Rémy qui regarde sa vie s’effriter lentement et Anne-Justine Guestier incarne une Mégane aussi séduisante que cruelle.

Food club est une pièce excessive et carnassière, tranchante comme les couteaux de boucher qu’on aiguise. Il y a d’excellents moments et une mise en scène pleine d’idées (on pense ainsi à la réinterprétation de la Cène) mais il est possible que la pièce provoque quelques inconforts si votre rapport à la nourriture est difficile. Ou si vous êtes végane.