Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Sherwood! Je vous ai raconté combien j’ai bien respiré dans ce hameau des Laurentides durant les étés de mes teenage years. Et comment, mon adolescence faite, j’ai quitté Sherwood pour de bon.

Ici, je vais raconter une dernière aventure sherwoodienne. Elle s’est passée loin de Sherwood.

Mon cousin Denny avait bâti son bateau à voiles. Il voulait le tester.

« Ferais-tu un voyage avec moi, Malcolm? Après tout, tu m’as aidé à le construire, mon bateau… J’aimerais naviguer la Rivière Richelieu ».

Ouais? Pourquoi le Richelieu, Denny? C’est pas mal loin de nous, non? »

J’sais pas. P’t’êt parce qu’il va falloir qu’on navigue contre le courant de cette rivière. On irait jusqu’à la frontière, Malc. On irait aux États-Unis ».

« Et comment tu vas l’appeler, ton bateau? »

« Ce genre de voilier s’appelle un sloop. Je vais l’appeler Pea Sloop« .

Ce jeu de mots sur une soupe très traditionnelle de notre cuisine m’a gagné.

Vers la fin de l’été 1958, on a voyagé en auto jusqu’à Verchères, sur le Saint-Laurent, près d’où le Richelieu verse dans le fleuve. Eileen, la mère de Denny, nous prêtait main-forte. Elle conduisait. On a regardé la statue de Madeleine de Verchères, qui, dit-on, à quatorze ans en 1692, a sauvé le manoir familial d’une attaque des Iroquois (à 17 ans, j’étais prêt à croire la légende).

Ma tante Eileen a dit: « on glisse le Pea Sloop dans l’eau. Et bonne chance les gars, vous êtes en voyage ».

On a navigué une demi-journée et nous nous sommes arrêtés pour camper la nuit.

Le lendemain on avait une journée ensoleillée pour monter cette rivière contre son courant. Vers le soir on a fait une rencontre. À Beloeil, un monsieur âgé nous a rencontré dans son voilier, un businessman de la région, qui avait laissé femme et enfants à la maison pour faire un après-midi sur son vieux grand bateau avec moteur auxiliaire.

« Les garçons, dit-il, ça fait plaisir de rencontrer d’autres marins d’eau-douce. Vous savez, on peut faire de la voile sur le Richelieu. Mais c’est pas de tout repos. Faut changer l’angle des voiles souvent pour saisir les vents ».

On s’approchait le lendemain de la frontière américaine. Douane et immigration, sans douleur.

L’immense Lac Champlain était devant nous, glorieux. C’est ici que le fondateur de notre ville, Samuel de Champlain, influencé par ses alliés amérindiens, ennemis traditionnels des Iroquois, a attaqué ce peuple qu’il ne connaissait pas. C’était fatidique, ça a cimenté chez les Iroquois leur longue hostilité à la Nouvelle-France.

Dans nos têtes, Denny et moi avions une destination: le Fort Ticonderoga, à l’autre bout du Lac Champlain. La sonorité nous plaisait, Ticonderoga.

« tu te rappelles du film Fort Ti, Denny? Là-dedans le Général Montcalm était le méchant, non? »

« Je m’en souviens! »

Ticonderoga a été le lieu d’une grande victoire française, un an avant la bataille des Plaines d’Abraham. Nous, on appelle cette guerre la Guerre de Sept-Ans, ou simplement « la conquête »… Les américains l’appellent « The French and Indian War« .

Une fois dans le Lac Champlain, nous avons compris l’élan du cœur que Samuel a eu. Devant nous, un paradis de bateaux de plaisance sous des nuages blancs. Et dans le port de Plattsburgh, New York, une deuxième grande rencontre.

Un jeune américain a engagé la conversation avec nous. Voyageur en yacht, mais homme du peuple! Il s’appelait Charley. Un vagabond.

« Je suis un socialiste moi, qu’il nous a dit. Ma femme et mes enfants me trouvent bizarre, car je suis végétarien aussi, et Jenny prépare toujours un souper pour moi à côté des plats de viande pour elle et les enfants. Elle est fantastique ma femme. On voyage joyeusement. Mais moi, j’aime pas le mode de vie que nous avons ici aux États-Unis ».

J’ai dit à Charley que j’étais socialiste aussi. Comment Denny a-t-il réagi? J’ai pas regardé assez attentivement.

Et puis quelque chose est venu gâcher ça, comme l’attaque de Champlain contre les Iroquois a gâché les choses. Charley a dit: « les juifs, je les aime pas, je leur fais pas confiance ».

« Comment qu’il pouvait savoir que je n’étais pas juif? » j’ai demandé à Denny après. Mais je savais bien que j’aurais dû le dire à Charley. Même si on mangeait un bon repas avec lui et sa famille sur les grands quais de bois de Plattsburgh.

Le lendemain soir, shipwreck! On était plongés dans la noirceur et la pluie. Pea Sloop a chaviré et on se trouvait dans l’eau, nageant de notre mieux (à Sherwood, tous nageaient bien).

Des résidents de la région ont entendu nos cris. « Laissez-nous vous sortir de l’eau, les gars, ont-ils hurlé. Venez chez nous! On reste juste en haut du sentier! »

Chez eux, ils ont dit: « Hé, on se demandait si vous étiez des évadés de Dannemora! » (la prison de Dannemora, tout près).

« Est-ce qu’on peut placer un appel longue-distance? »

« Ben oui, ben oui ».

Et le lendemain, ma tante Eileen est venue nous secourir. « Les gars, vous avez eu un coup de malchance. Mais on vous voit sains et saufs! »

Et je réfléchis sur cette aventure, sur ce chapitre. Je pense que ce chapitre est différent.

Pour Denny, ce voyage a été la première preuve qu’il pouvait construire un vaisseau. Que ce vaisseau pouvait réellement fonctionner sur l’eau.

Pour moi, ce voyage était ma première rencontre avec l’Histoire. J’ai résisté jusqu’à maintenant à donner à mes souvenirs un « background » historique. Ici, il fallait le faire.

Car j’ai débuté le voyage déjà conscient des actes de Champlain… du fait aussi qu’il y a eu un Fort Ticonderoga. Je me sentais marcher sur ce terrain, et marcher dans ces pas. Désormais, je tenais à ce feeling d’être dans l’Histoire. Nous avions dix-sept ans. Nous n’étions plus des enfants! Étions-nous quelque chose d’autre?

Retrouvez ici le quarante-deuxième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid