Foreman est de retour au Périscope jusqu’au 27 novembre. Une pièce percutante et sensible où l’on règle ses comptes, on performe sa virilité, et où les rapports entre hommes s’expriment par des silences gênés avant de finir en rires gras ou en bagarres, faute de mieux, faute de mots.

Montée une première fois en 2019 au Périscope, dans l’intimité du studio Marc-Doré, Foreman revient sur la scène principale, un peu écourtée. Et si la mise en scène a gagné en espace, elle demeure tout aussi juste et convaincante, à peine moins étouffante, pour exprimer les malaises d’une génération d’hommes qui ne sait plus trop quoi faire de cette encombrante masculinité toxique qu’on lui a léguée et qui n’a pas encore trouvé d’autres façon d’être soi que le modèle défaillant transmis par ses pères et entretenu par ses pairs.

Foreman présente en parallèle le parcours de Carlos (impeccablement et très justement interprété par Charles Fournier, également auteur de la pièce), qui explique “comment il est devenu un homme” en racontant des moments marquants de sa vie au public, et celui de quatre de ses chums, qui se retrouvent un soir au milieu de nulle part pour aider Carlos dans l’épreuve qu’il traverse. Alcool et pot aidant, toutes les insécurités qui les rongent sortent.

Y en a qui ont été élevés par des loups, moi j’ai été élevé par des mon’oncs.
– Carlos 

Enfin, sortent comme elles peuvent, un peu croche, sous un tombereau de sacres. Ou ne sortent pas du tout, et on reste impressionnés par le talent des comédiens à exprimer autant de choses avec leurs silences. Le texte de Charles Fournier est d’une grande maturité, parvenant à rendre visibles les non-dits, et les silences gênés qui ponctuent la pièce sont aussi équivoques que les longues tirades dans lesquelles les jeunes hommes s’embarquent, avant de se répondre l’un à l’autre par des “ok” aussi brefs que lourds de sens.

Incapables d’exprimer leurs émotions, insécures sur leurs performances, ayant une peur panique d’avoir l’air “fif” – insulte suprême portant atteinte à leur sacro-sainte virilité, ces hommes-là en arrachent passablement, surtout qu’ils se renvoient l’image qu’être un homme, c’est ne pas pleurer, ne pas avoir peur, faire du cash, enchaîner les conquêtes, etc… Bref, tous ces clichés toxiques qui se répercutent d’une génération à l’autre.

Charles Fournier, qui s’inspire ici de son expérience sur les chantiers de construction et dans les usines, donne une voix à des hommes qui manquent souvent de mots pour exprimer leurs… maux. On rit beaucoup devant la suite de malaises ou de jokes et les moments jubilatoires s’enchaînent. Mais qu’on ne s’y trompe pas: le rire sert surtout à cacher nos propres inconforts. La langue de Foreman agit comme du sel sur une plaie à vif, et dresse un portrait sociologique d’une génération qui n’en peut plus, sans toutefois être en mesure de trouver une échappatoire. Reste alors l’amitié, la fraternité, celle qui heureusement peut se passer de paroles.

On saluera également la performance physique exigeante pour les cinq acteurs (Pierre-Luc Désilets, Miguel Fontaine, Charles Fournier, Steven Lee Potvin et Vincent Roy), qui servent magnifiquement un texte dur, âpre et implacable (on vous laisse apprécier la chorégraphie silencieuse qui vous fera entendre leurs hurlements intérieurs), ponctué par de touchants moments de tendresse un peu gauche.