Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

J’ai déjà raconté comment, il y a quelques mois, autour de mon 80ième anniversaire, j’ai reçu un téléphone de mon ami d’école secondaire, Fred Carpenter. Il habite Ottawa aujourd’hui.

J’ai raconté comment Fred, à 79 ans, était toujours amical et m’a appris des choses que je ne savais pas. Par exemple: qu’il était « Fred » pour moi et les gens autours de nous à Nepean High School. Mais dans sa famille, il était « Rick » (FredeRICK).

À cette époque, je croyais qu’il habitait Island Park Drive, une rue huppée, assez loin de l’école Nepean; je savais que son père était aviateur dans les forces armées canadiennes. Et petit à petit, je me rendais compte que ce père était de très haut rang, qu’il était « top brass« .

Fred ne me parlait pas de ses parents. Je lui parlais des miens. (Quoique Roosevelt Avenue était près de l’école et il me voyait rentrer chez moi des fois…). C’est à se demander de quoi nous pouvions parler. Et pourtant nous nous parlions tous les jours!

Le secondaire, classiquement, est la grande scènes des premières amours des adolescents nord-américains. Mais nous ne parlions pas des filles de notre classe qui nous attiraient. J’étais timide. Fred aussi? Beau garçon, il aurait pu se faire une blonde, mais je ne le voyais jamais avec une blonde. Nos conversations tournaient autour de…

Des diverses cultures, je dirais, qu’on voyait à 16 ans.

Nous promenions notre regard sur le monde. Les mêmes sortes de choses nous faisaient sourire. Fred ne manquait jamais d’humour. Ni de bonne humeur. Nous étions narquois, nous étions sceptiques. Nous ne croyions ni à la culture respectable que l’école inculquait, ni à la nouvelle teenage culture, de Chuck Berry à la radio, par exemple…

Up in the morning and off to school

The teacher is teaching the golden rule…

La Grande-Bretagne était souvent un point de repère non-dit entre Fred et moi, il me semble. Un livre que j’aimais (et que Fred aimait aussi, je pense), c’était « 1066 and All That« . C’était une parodie britannique de l’histoire de l’Angleterre où les faits d’armes de l’Angleterre étaient réduits en bouillie. Telle action d’un ennemi de l’Angleterre était « very cowardly« … telle victoire de l’Angleterre était « a good thing« .

La professeure de musique nous faisait chanter:

Some talk of Alexander
And some of Hercules,
Of Hector and Lysander
And such great names as these.
But of all the world’s great heroes
There’s none that can compare
With a tow, row, row, row, row, row,
For the British Grenadiers!

Et le folksong des cheminots américains, The Gandy Dancers:
‘Ya Mackinaw Mack
Et Saginaw Jack
Et les boys de l’Idaho…

Britanniques qui se trouvaient braves; Américains qui se trouvaient libres! Et le rock’n’roll qui se pointait.

We’re gonna
Rock
around the 
Clock
Tonight; we’re gonna rock rock rock
Until the broad daylight

Nous, nous avions notre sens-de-la-mesure canadien. Mais où était notre mythologie? Monsieur Foley essayait de nous en fournir une…

The lily, shamrock, rose, entwine:
The Maple
Leaf
Forever.

C’était un canadianisme de commande qui sonnait creux. Nous étions à la recherche d’un canadianisme qui ferait battre nos cœurs. Je me souviens d’un class clown, Glen Saint John, qui adorait les gags du duo torontois Wayne and Shuster à la radio jeudi soir. Moi j’aimais Wayne and Shuster aussi. Fred les écoutait-il? Ils auraient pu être un début de mythologie pour nous. Quand la télévision est venue, l’animateur Ed Sullivan les empruntait parfois et en faisait des « vedettes canadiennes » dans son émission à New York… ça aurait pu être Byzance. Comme Fred et moi, ces comiques narguaient les héros mythiques. Alexandre et Hercule oui, mais Davy Crockett et Elvis Presley autant.

Et pourtant je pense qu’on respectait les mythes grecs et latins qui étaient évoqués dans The British Grenadiers. Les originaux, pas les imitations de l’ère victorienne. Nous voulions y croire, et s’en moquer! Je me souviens de mon manuel de latin, Living Latin. Fred a souri. Et je me souviens spécialement d’une réflexion philosophique de Fred Carpenter devant nos casiers après la classe un jour.

« Il me semble que tant que la vie est en nous, elle vaut la peine d’être vécue. Même si on est blessé, handicapé, réduit, notre esprit est là. On peut penser, on peut désirer ».

Cet humanisme me liait à Fred. Et deux destins étaient juste devant nos nez. Lui dans l’Aviation royale du Canada; et moi au Québec en un temps de Révolution tranquille. Reconnaît-il quelque chose dans mon récit? Je brûle de le savoir.

Retrouvez ici le quarante-deuxième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid