Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

Un des artistes qui m’a le plus marqué à mon adolescence était le bédéiste américain Walt Kelly.

Kelly dessinait et scénarisait une bande dessinée publiée chaque jour dans les journaux quotidiens. Au Canada nous l’avions dans le Ottawa Journal : Pogo.

Pogo était un opossum tout en gentillesse. Il habitait sur un bayou dans le Okefenokie Swamp. Son meilleur ami était Albert l’alligator. Albert avait un large sourire de dents acérées et fumait tout le temps un cigare fatigué, presqu’éteint. Là où Pogo était doux, Albert était… disons un peu crasse.

C’était comme ça pour moi à l’école secondaire. Mon ami Fred Carpenter était mon Pogo. Mais j’avais aussi un très grand ami qui était un Albert. Il s’appelait Jim Parker. Jim était grand et avait des gestes extravagants, Il pouvait parler crûment pour cacher sa gêne. Quand il parlait des filles, c’est-à-dire.

On revenait de l’école sur la rue Princeton… « Comment décrire Lucy Lang? disait Jim d’une fille d’une grande maigreur. Elle est à peu près comme une épingle, hein? ».

Des filles qu’il trouvait séduisantes, il disait « Ahhh, quel corps! ».

Quel pourrait être mon terrain partagé avec l’effronté Jim?

C’était sa créativité.

Parker était caricaturiste. Satiriste. Observateur de la comédie humaine. Il dessinait tout le temps. Rapidement. Gracieusement.

Un jour il m’a dit : « Malcolm, je quitte Ottawa. Je quitte Nepean High ». Ça allait être mon grand coup de chance avec Jim Parker.

Beaucoup, dans ma classe, avaient un père dans l’Aviation Royale du Canada. Ottawa était le centre du système militaire du Canada, après tout. (On a, depuis, fusionné l’armée, la marine, l’aviation. Ces distinctions ne comptent plus. Alors, elles comptaient). Étant de rang modeste, le père de Jim pouvait être déplacé vite. C’est ainsi que la famille Parker s’est envolée pour Aklavik.

Aklavik était une toute petite ville sur l’océan Arctique qui avait une base d’aviation et une population à majorité inuite. Et Jim a commencé à m’envoyer des lettres d’Aklavik.

J’avais en main une enveloppe, avec un timbre canadien dessus, qui avait traversé le contient en diagonale, mille milles au moins… Je l’ai ouverte.

Une lettre de trois, quatre, cinq pages! Illustrée des dessins de Jim. Des personnages observés par un garçon de quatorze ans. Observés ou imaginés; par un garçon qui découvrait un autre monde. Ils semblaient avoir quatre mains et quatre jambes, ils étaient pris ensemble ses personnages.

« Ici on est au Canada, écrivait-il, mais on n’est dans aucune province. On est dans les Territoires du Nord-Ouest. Alors, à l’école on étudie selon le programme du ministère de l’Éducation de l’Alberta. Mais c’est pas comme Edmonton ou Calgary ici.

C’est beaucoup plus wild. Tu vois dans mon dessin, Mal? Des fois la bagarre peut pogner en pleine rue. Ou peut-être qu’ici ils essayent juste d’entrer le premier dans un nouveau magasin… ».

Est-ce que je devais croire ce qu’il me racontait? J’savais pas.

C’était la première longue correspondance de ma vie. Entre une boîte à malle sur Roosevelt avenue et une boîte à malle en haut du Cercle Arctique. J’ai appris que la poste est un superbe moyen de communication, qu’elle donne des plaisirs comme aucun autre.

J’appris que textes-et-dessins ensemble donne une histoire racontée comme aucune autre.

Du style du dessinateur Jim Parker, aussi, j’allais beaucoup apprendre. Il m’a amené vers une idée qui allait rester avec moi toute ma vie : l’idée que l’une des grandes tâches du dessin et de la peinture c’est d’observer la vie que les gens mènent. Et de la commenter. Rageusement, si besoin est.

Des années plus tard – dans la salle des nouvelles du Globe and Mail de Toronto – j’ai entendu la voix d’un homme encore assez jeune. « Mal! » il criait, interrompant sa jase avec ses collègues.

Je suis entré pour le rencontrer dans le cubicule du cahier financier du Globe. C’était un grand gringalet avec des lunettes à monture d’écailles, il me souriait, il m’a dit qu’il était Jim Parker, il se rappelait de nos schooldays à Nepean High.

« Jim?! »

J’étais surpris.

Aklavik était loin. Roosevelt avenue était loin. Nous n’étions plus deux jeunes caricaturistes qui riaient des mêmes affaires. Nous avions bifurqué. Lui avait le monde financier en tête, et moi le Québec révolutionnaire.

On s’est serré la main. Le courant, je crains, n’a pas beaucoup passé.

Retrouvez ici le quarante-troisième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid