Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

« Regarde cette photo du nouveau conseil de ville, m’a dit mon ami. Tout le monde est groupé autour du Maire Marchand. Même Jackie Smith, la cheffe de la nouvelle opposition écologiste. La photo est très cozy. On dirait Father knows best« .

« John, j’m’rappelle de cette émission-là! Mais toi – comment peux-tu t’en rappeler? C’était au tout début de la télévision, non? T’étais trop jeune! »

« Ouais, l’émission-phare de mon époque, c’était Leave it to Beaver. Bien plus effronté tsais? Plus crasse que le sage Father knows best. »

Et oui. L’année 1952 (la télé arrive!) était un partage des eaux.

Je me ramène en mémoire dans les radio days de notre famille.

Dans notre famille, nous étions très « CBC« . La Canadian Broadcasting Corporation (Radio-Canada en français) était notre grande université de canadianité. Elle transmettait nos mythes nationaux, elle les forgeait.

Elle nous amenait des talents de Winnipeg, des ballades de Sept-Îles. Même si ses studios étaient surtout à Toronto.

Quand la télévision est arrivée, cette riche soupe de culture canadienne a rétréci, côté anglophone. La population vivait près de la frontière des États-Unis, près de ses postes de télévision super nombreux. Il fallait se défendre. Il fallait bâtir un public canadien-anglais fidèle. Pour ça, il fallait lui offrir une certaine quantité de matériel américain. Dans nos radio days, les radios privées fournissaient cette saveur américaine: elle étaient bâties autour des disques pop américains. Mais là, la CBC avait un monopole télévisuel à travers le Canada. Il fallait qu’elle-même fournisse cette dose d’américanité. Elle a commencé à importer des choses de New York et de Hollywood, des choses comme Father knows best.

Pendant ce temps-là, la culture québécoise se réveillait. Elle bondissait en avant. Car le réseau français avait plutôt à rivaliser avec la TV américaine. Il lui fallait des téléromans en français. Alors…

Germaine Guèvremont a adapté son roman Le Survenant.

Roger Lemelin a adapté son roman Les Plouffe, en télésérie francophone ET anglophone; ça a passé aux deux réseaux!

Et Séraphin, l’avare de village que tout le monde aimait haïr, est arrivé du monde de l’écrivain Claude-Henri Grignon.

Une culture-de-masse canadienne-française était née.

Ah! que ça me rappelait mes radio days.

Et je commençais à écrire ma chronique Eyes and Ears juste à ce moment. Et dans mes oreilles, j’avais encore une voix qui m’avait marqué quand j’avais dix ans.

Cette voix était vibrante. Elle était intime, masculine, profonde. Elle avait l’accent canadien, et même l’accent de la classe ouvrière canadienne.

Elle appartenait à un acteur extraordinaire du nom de John Drainie. Un acteur destiné à la radio par une blessure au pied qui rendait le jeu visuel difficile pour lui. La voix était tout.

Monsieur Drainie était un grand acteur.

Chaque dimanche nous écoutions un épisode d’un radioroman qui se passait sur une ferme de blé en Saskatchewan. Drainie jouait Jake, l’homme engagé de cette ferme. Il nous expliquait pourquoi la ferme avait une femme seule comme propriétaire, une femme et son garçonnet. Il l’expliquait en deux mots:

« Widda. War »
(« Elle est veuve. T’sais, la guerre »).

Titre à retenir : Jake and the Kid

Est-ce que je voulais que Eyes and Ears soit une méditation sur la culture de masse telle que je la vivais? Ç’aurait été beaucoup demander.

Ça aurait été beaucoup demander à un journaliste de seize ans dans le West End Times à Ottawa. Mais je pense que la comparaison entre les deux télévisions est l’une des choses qui m’a attiré vers le Québec.

Je louangeais ce que je pouvais louanger. J’aimais Christopher Plummer, il me semble, dans le rôle de John A. Macdonald. Et Bruno Gerussi dans le rôle de Louis Riel. Et Sal Mineo en jeune jazzman; j’ai écrit sur lui dans une sorte d’argot du jazz appris en l’écoutant.

Et oui! Je n’oublierai pas une apothéose que j’ai eu e en étant chroniqueur adolescent de la télévision. J’ai été invité aux studios de CBC Ottawa. J’ai vu les cameramen aller et venir, le réalisateur gesticuler. J’ai jasé avec les vedettes. C’était une performance de musique country par « Cammie Howard and his Western 5 ». Ce groupe était country, il était canadien, il était « Vallée de l’Outaouais ». J’ai beaucoup aimé le chanteur Oral Scheer, qui a chanté une chanson traditionnelle qui s’appelait Bonaparte’s Retreat. Originellement écrite, je pense, pour reprocher à Napoléon d’avoir vendu la Louisiane aux États-Unis!

Retrouvez ici le quarante-cinquième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid