Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

J’arrivais à Montréal.

L’Université McGill, alors, avait repris son conservatisme. Il n’y avait plus de Norman Bethune, plus de guerre civile d’Espagne. C’était 1957, McGill était anglophone, clôturée, complaisante.

Mais Montréal, la ville autour de l’Université, était de plus en plus aventureuse. La ille ne le savais pas encore, car Duplessis régnait encore; mais elle préparait ce qui allait s’appeler la Révolution Tranquille.

Je la sentais venir, cette révolution! Je voyais les livres publiés par une nouvelle maison, les Éditions de l’Homme. Il y avait Le vrai visage de Duplessis. Il y avait Les insolences du frère Untel. Il y avait Les fous crient au secours. Tous ces titres étaient des cris pour des réformes dans la belle province, la vieille province.

Montréal bougeait, protestait, revendiquait. McGill somnolait. La Place Ville-Marie était en construction. Bientôt dans ses boutiques on verrait les premiers disques de Tex Lecor, Pauline Julien, Claude Léveillé.

En 1937, Béthune était chirurgien et professeur, originaire d’une famille ontarienne moyenne. Mais comme son biographe le dit, « One weekend during the Depression, he went down and joined the Communist Party« . Il fallait, pensait-il, faire quelque chose contre la crise économique et la tuberculose qui l’accompagnait. Dans la détresse des montréalais en 1937, il prêchait la médecine gratuite pour tous, et les jeunes à McGill, beaucoup d’entre eux l’écoutaient. (Tandis que son association médicale le déplorait). En ’37, il avait été le héros des progressistes de McGill. Aujourd’hui, en 1957-1958, il était largement oublié. Il avait rendu l’âme dans une clinique de guerre en Chine.

Y avait-il des voix actuelles comme ça dans la ville? René Lévesque peut-être, dans son émission sur les affaires internationales à Radio-Canada? (Lors d’une grève de réalisateurs à l’époque, il paraissait à McGill pour défendre les grévistes et analyser la société québécoise pour les jeunes anglophones. Je me suis rendu compte de son charisme pour la première fois). Y avait-il un coin de la scène du campus en ’57 qui avait cet esprit rebelle?

« Je me demande si ce ne serait pas le journal étudiant, le McGill Daily », me disais-je.

J’ai fait un tour au sous-sol de la McGill Union. Il y avait là cinq ou six machines à écrire et trois ou quatre jeunes hommes, travaillant et prenant des pauses pour badiner (peu de filles, pas de filles).

Ce journal, déjà à l’époque de mon père, se publiait le mardi, le mercredi, le jeudi et le vendredi – peut-être le lundi aussi. Il était en pile à Moyse Hall, chaque matin quand on arrivait pour nos cours. Chaque après-midi, moi et les autres reporters travaillions fort pour le sortir le lendemain. Et chaque après-midi avait son chef de pupitre, son chef des nouvelles. Le mien était David Mayerovitch. Je croyais me rappeler d’un architecte montréalais des années ’30 qui dessinait aussi des caricatures politiques. Était-ce son père? David avait une étincelle en lui. Il avait sa manière de façonner, le jeudi après-midi, le Daily du vendredi matin. Il m’envoyait écrire des reportages, par exemple, sur un éminent scientifique britannique du nom de Docteur Toulmin. J’essayais de comprendre son exposé, pas facile de suivre son explication des cellules humaines.

Dave me permettait parfois de l’accompagner à l’atelier des presses du journal Le Devoir, sur la rue Notre-Dame. Car ce quotidien francophone était l’imprimeur du Daily. Là, un éternel étudiant nommé Ron Fleichman était l’aide éditorial de Dave et des autres chefs des nouvelles. Ron luttait avec nos fautes de style journalistique et autres problèmes textuels – mon incapacité à comprendre le Dr. Toulmin par exemple. « C’est un microbiologiste… oui? Qui traite des cellules cancéreuses?? ».

Éventuellement, le numéro du Daily était put to bed. Et à travers la soirée on avait absorbé un peu de l’ambiance de ce journal, Le Devoir, qui menait le combat contre l’anti-syndicalisme de Duplessis jour après jour. (Même si la plupart de nous ne parlaient à peu près pas le français).

Car la ville de Montréal n’était pas le campus de McGill! Des mouvements sociaux de tous genres foisonnaient dans Montréal. Ils envoyaient souvent des conférenciers à McGill essayer de secouer la jeunesse anglophone. J’étais actif dans la McGill Socialist Society, qui invitait ces conférenciers. (« J’aime ça que tu sois membre de la Socialist Society, Malcom, me disait Dave Mayerovtich. On a besoin d’un edge critique chez nos reporters au Daily »).

Michel Chartrand venait. Il présentait les griefs de la classe ouvrière, en tant que porte-parole du CCF, le parti socialiste du Canada. Il disait: « Duplessis utilise sa police sans vergogne contre nos grévistes! Des gars qui sont dans leur plein droit sur nos lignes de piquetage! ».

Dan Daniels venait, exprimant un point de vue anarchiste, plutôt, et pacifiste. Il avait une carrière dans la marine marchande derrière lui, et son syndicat d’alors avait été chassé des Grands Lacs avec l’aide du gouvernement du Canada. Maintenant il écrivait et faisait du théâtre engagé. « Je me souviens d’un pamphlet d’Engels qu’ils ont saisi chez moi, la police politique. Ça parlait du singe qui a précédé l’homme, et comment il utilisait son pouce pour actionner des outils. La police trouvait ça très subversif ».

Je dessinais les affiches pour les conférences et débats de la Socialist Society, qui était plutôt œcuménique. Ouverte à beaucoup de tendances.

« Good work, Malcolm, me disait Gerry Cohen dans de longues conversations téléphoniques qu’on avait. J’aime ton coup de pinceau. Il faut qu’on tienne la Socialist Society en vie, le campus manque d’influences de gauche. Ah, les jeunes juifs que je vois, qui n’ont qu’un loyalisme aveugle pour Israël. Ça me dépasse! ». Gerry n’était qu’en deuxième année de son bac, mais il était mon grand professeur en culture politique. Mon grand éducateur.

Quand un candidat au conseil étudiant m’a semblé avoir triché avec les règles électorales, j’ai écrit un pamphlet intitulé Minute là, monsieur Robertson. Pour l’imprimer, j’ai fait appel à John Boyer, un brave petit rebelle de première année comme moi, mais bien plus sophistiqué politiquement. « Je pensais que le CCF serait prêt à t’aider, mais ils ont rouspété. Accepteras-tu, Malcolm, que je t’envoie à un bureau plus à gauche? ».

« Oui, oui, John », j’ai répondu.

Alors je me suis retrouvé chez Camille Dionne, chef du Parti communiste montréalais, sur la rue Amherst il me semble. Très courtoisement, le camarade Dionne m’a imprimé Minute là, monsieur Robertson sur sa polycopieuse, une centaine d’exemplaires. Je l’ai remercié pour le service, et secrètement pour les minutes passées dans un lieu communiste en pleine guerre froide. J’avais un grand feeling de découverte.

Quand j’ai diffusé mon texte à la main, le conseil étudiant a trouvé que c’était moi qui manquait de respect envers les règles. Ils m’ont imposé une amende ($50?). J’ai payé. Collant mon sentiment de rebelle justifié sur ma poitrine.

Dans cette année de découvertes, je logeais chez ma tante Margaret, en banlieue. Je raconterai ça!

Retrouvez ici le quarante-neuvième chapitre de Roosevelt Avenue.