Avec Le garçon de la dernière rangée, Le Périscope nous propose une intrigue très bien ficelée et une réflexion enlevante sur la création littéraire. À voir absolument, jusqu’au 4 mars prochain.

Germain, professeur désabusé par le niveau de ses élèves et “l’ignorance crasse de ceux qui sont supposés être l’avenir” corrige un paquet de copies. L’une d’entre elles se détache, meilleure, bien meilleure que les productions sans substance ni syntaxe auxquelles ses élèves l’ont habitué. Cette copie, c’est celle de Claude, élève discret, assis au dernier rang, dont le don d’observation et l’habileté avec les mots frôlent le voyeurisme et la manipulation.

Sous prétexte de raconter sa fin de semaine, Claude s’immisce dans la maison d’un autre élève, de sa famille, et donne à la banalité d’un quotidien de banlieue une saveur troublante. Au détour d’une simple phrase, “l’odeur si singulière des femmes de la classe moyenne”, il éveille la curiosité de son professeur de littérature, écrivain raté qui tient là une occasion unique de se réinventer en mentor. Fasciné par le talent du jeune homme, Germain en réclame toujours plus, tout en lui prodiguant des conseils didactiques sur la construction narrative et les différences entre les différents types de récit. Chaque copie, ponctuée d’un énigmatique “à suivre”, permet de s’immiscer un peu plus dans la vie de cette famille et l’on en vient à se demander qui manipule qui et qui tire réellement les ficelles du jeu.

Les gens ont besoin qu’on leur raconte des histoires. Sans histoires, la vie ne vaut rien.

Cette adaptation d’une nouvelle du dramaturge espagnol Juan Mayorga, créée pour la première fois en 2000 (et portée à l’écran par François Ozon en 2012), propose une captivante réflexion sur le thème de l’écriture, de la création littéraire et, par extension, de la création artistique en général. Pour qui écrit-on? Pour quoi écrit-on? Jusqu’où peut-on aller pour l’art? En décortiquant la création d’une œuvre littéraire, en interrogeant sur les fonctions de la littérature et de l’art, Le garçon de la dernière rangée nous offre une mise en abyme des plus habiles et des plus intelligentes, sans jamais être pédante un seul instant. L’imbrication entre le récit oral et l’action sur scène est fascinante et excessivement bien soutenue par les acteurs (Hugues Frenette, Lorraine Côté, Vincent Paquette, Samuel Bouchard, Charles-Étienne Beaulne et Marie-Hélène Gendreau). Le récit de Claude s’élabore en même temps que les scènes se jouent, et cette redondance, cet écho, donnent plusieurs dimensions tout à fait intéressantes.

La pièce dure près de deux heures, mais on ne voit absolument pas le temps passer. Le spectateur est tenu en haleine jusqu’à la toute fin, espérant un dénouement qui ne sera sans doute pas celui que l’on croit, et c’est tant mieux. Le rythme est soutenu, alternant les lignes féroces et moqueuses de pure comédie et une angoisse sourde et diffuse. La mise en scène est d’une grande intelligence, superbe, très aboutie. Aussi minimaliste que malléable, inspiré des galeries d’art (où Jeanne, conjointe de Germain, travaille, en ruminant sur l’inculture des gens de banlieue), elle sert habilement le propos de l’œuvre, l’absence de frontières entre le réel et la fiction et les ficelles qui manipulent le récit… À la fin de la pièce, histoire de brouiller un peu plus les cartes, les spectateurs sont invités à déambuler sur scène, devenue galerie d’art. On vous conseille d’en profiter, tout comme on vous recommande de profiter des dioramas réalisés par des étudiant‧e‧s en scénographie du Conservatoire d’art dramatique de Québec, dans le hall du Périscope. Ils ajoutent à toute la réflexion portée par la pièce sur le rôle du spectateur ou du lecteur dans la construction et la réception d’une œuvre.

Le meilleur compliment que l’on pourrait faire à cette pièce, parmi toutes les louanges qu’elle mérite, c’est de se dire qu’on ira la revoir avec plaisir dans quelques années, pour la (re)découvrir , la savourer à nouveau et en saisir les multiples dimensions.

Informations complémentaires

  • Texte : Juan Mayorga
  • Traduction française : Dominique Poulange & Jorge Lavelli
  • Adaptation québécoise Maryse Warda
  • Mise en scène :  Marie-Josée Bastien & Christian Garon
  • Production : Théâtre Niveau Parking
  • Costumes : Sébastien Dionne
  • Assistance à la conception de costumes : Géraldine Rondeau
  • Scénographie et accessoires : Marie-Renée Bourget-Harvey
  • Assistance à la scénographie et aux accessoires : Jeanne Lapierre