Voici une pièce qui décoiffe, dans tous les sens du terme. En mariant les codes du théâtre, des rap battles et de la comédie musicale, La république hip hop du Bas-Canada offre un spectacle survitaminé, iconoclaste et joyeux, pour initier une réflexion sur des enjeux identitaires qui traversent le Québec contemporain.

La pièce nous plonge dans un futur où Robert Nelson, du groupe de rap Alaclair Ensemble, fonde en 2038 la République du Bas-Canada sur le territoire du Québec. Près de 40 ans plus tard, la République a dévoré ses enfants en les corsetant dans un carcan culturel et crassement capitaliste. Annabelle et Zack veulent renverser les choses, chacun avec leur idée de la révolution. Ils défient ainsi Joey Money, PDG du Bas Canada, sur le champ de bataille qu’ils maîtrisent tous: le rap battle.

Librement inspirée de l’univers du groupe de musique Alaclair Ensemble, cette comédie musicale joue des codes du hip hop autant qu’elle s’en joue, et offre une série d’échanges verbaux ciselés et affûtés. Ambiance décontractée, survoltée, la soirée s’annonce pleine d’une énergie juvénile prête à changer le monde, un uppercut verbal à la fois. Phrases syncopées, attitudes baveuses et rêves d’une vie meilleure, plaisir de jouer avec les mots et volonté de terrasser son adversaire en ayant le bon mot, le dernier mot, La République offre un tourbillon verbal aux spectateurs.

Ponctué de références historiques aux référendums, à la révolution tranquille et aux poètes emportés par le désespoir de la défaite, la pièce nous replonge dans les méandres des référendums, du printemps érable à la révolution ben chill de 2038, et surtout dans le suicide des grandes idées, le malheur de ceux qui y ont cru et les conséquences de se placer au cœur d’une mission plus grande que soi, mais qui rêvent encore d’une République qui veut rester une fête et une révolution en même temps. Navigant entre constats amers d’un monde où “La beauté ne l’emporte pas sur les groupes organisés” et espoirs d’un monde meilleur où nous serions tous le Miron de quelqu’un, La République hip hop du Bas-Canada offre un spectacle riche et dense où une réflexion fuse à la minute.

Dominique Sacy, l’auteur, interroge également sur l’institutionnalisation de la contre-culture et de sa transformation en monoculture. Le flots d’idées concurrence le flow des mots, alternant entre les moments parfois très drôles, pleins d’esprit et de verve, et d’autres plus sensibles et profonds. On remarquera également son talent à jouer avec les mots et sa propension à nous gratifier d’un festival de figures de style.

La pièce saura rejoindre un jeune public bien au fait des nombreuses références culturelles et politiques, voire des insides jokes et de l’entre-soi, qui nourrissent la pièce. Elle pourra également être une belle occasion d’initier des personnes moins familières de la pratique théâtrale à un espace d’expression inédit, mariant les codes de différents mondes et offrant une langue fortement anglicisée qu’ils manient avec aisance (dont on relèvera toute l’ironie lorsqu’il s’agit d’évoquer une possible république québécoise qui révère ses poètes).

Les interprètes ont visiblement un fun incroyable à jouer leurs personnages. Leur performance à couper le souffle s’insère parfaitement dans une mise en scène invitant le public à participer de manière sonore et corporelle dans une ambiance électrisée et joyeusement foutraque.

Informations complémentaires

  • Billets: Premier Acte (jusqu’au 21 octobre 2023)
  • Texte – Dominique Sacy
  • Mise en scène – Emile Beauchmin
  • Interprétation – Samuel Bouchard, Carmen Ferlan, Myriam Lenfesty, Marc-Antoine Marceau, Vincent Paquette