Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

J’ai parlé d’un nouveau groupe dans ma vi, un cercle de jeunes saskatchewanais rencontrés suite à un congrès où le Nouveau Parti Démocratique a été fondé.

En 1962, j’ai aussi rencontré Peter Schulz.

Peter Schulz était différent. Il était à lui seul un groupe, un cercle! Son influence sur moi a été grande. Sa vision du monde m’a marqué.

Nous nous sommes rencontrés parce que nous avions presque la même adresse – nous, c’était le 539 Roosevelt Avenue, Peter, c’était en face, 540 Roosevelt je pense. Dans cette maison blanc et bleu, une nouvelle famille était installée depuis peu, une famille monoparentale. Peter avait à peu près le même âge que moi – 21 ans – mais sa vie était différente parce que sa famille – sa mère – (son père étant apparemment absent) – sa famille avait à s’occuper de l’épilepsie de Peter. Il en parlait, mais peu. Son grand champ d’intérêt était la politique.

Aux États-Unis, l’actrice hollywoodienne Marilyn Monroe venait d’épouser le dramaturge Arthur Miller, auteur de Death of a Salesman. Les journaux en parlaient beaucoup.

« Qu’est-ce qui motive cet intellectuel de gauche à épouser cette star du cinéma? »

Ben, Peter! T’as pas vu la beauté blonde de cette femme? »

« Oh! Ça tu peux l’avoir dans n’importe quel bordel de calibre dans la ville de new York!… »

Drôle de façon de voir la sexualité et sa puissance sur les gens, que je me suis dit. Mais à Peter, j’ai répondu: « Alors quoi? Quelle est la vraie raison e ce mariage, selon toi? »

« Ben, c’est clair. Le grand intellectuel cherche à se faire pardonner ses sympathies communistes de ses jeunes années, maintenant qu’il est une figure respectable de la vie culturelle américaine ».

Moi je voyais les États-Unis et leurs célébrités comme une culture populaire et superficielle à prendre avec un haussement d’épaules. Peter semblait les prendre comme un terrain de luttes de classe. Peter était trotskyste. C’est-à-dire un communiste de l’Union Soviétique comme ayant oublié le vrai communisme en tombant sous la férule de Josef Staline.

Léon Trotsky, un leader très important dans la prise de pouvoir de 1917 et encore très admiré par beaucoup de gens à travers le monde, était mort assassiné, vraisemblablement par un fier-à-bras de Staline.

Peter tenait beaucoup à cette vision radicalement socialiste mais anti-soviétique. La mort du commis voyageur de Miller révélait peut-être la cruauté du capitalisme…? Mais par le mariage super-médiatisé de l’auteur, c’était réduit à un thème touchant, mièvre, hollywoodien.

Son admiration pour le romancier américain John Steinbeck découlait de ce même sens de la pureté exigé de l’artiste. Le roman préféré de Peter n’était pas Les Raisins de la Colère. C’était En un combat douteux: « Tu sais, c’est l’histoire d’organisateurs communistes à l’œuvre dans le temps de la Grande Dépression. Steinbeck a bien vu la force de leurs idées sur les travailleurs à l’époque… ».

Semblablement, il y avait son admiration pour George Orwell, autre héros littéraire de cette génération (la génération de nos parents).

« Orwell dénonçait le communisme russe de Staline. Mais il était un socialiste actif et pratiquant. Il n’était pas un homme de droite.

« Il s’est porté volontaire pour combattre le fascisme en Espagne. Mais c’était dans les rangs du POUM, un parti espagnol qui se rapprochait des idées de Trotsky ».

Pour Orwell, le livre préféré de Peter était Homage to Catalonia, le récit de son action de soldat sur le front dans la région catalane en 1936. Dans la famille Reid, nous avions Orwell dans notre culture aussi. Mais c’était pour Animal Farm, où l’histoire de la Révolution russe était moquée sous la forme d’une histoire d’une ferme en Angleterre. Les animaux renversent le cultivateur qui avait été leur maître. Mon père, Ewart, m’avait lu ce livre comme bedtime story vers 1950. La rupture était maintenant faite entre Ewart et Charlotte, et mon frère Ian était en train de faire ses premiers pas de jeune homme indépendant à Toronto. Alors je vivais ma dernière année sur Roosevelt Avenue, avec Charlotte, et moi et Peter nous jasions dans le salon. Mais ma mère n’a jamais vraiment connu Peter Schulz. Et sa mère à lui… je ne l’ai pas rencontrée. Nous étions à l’âge où nos mère ne s’occupaient plus de tous les détails de nos vies.

Je me suis dépêché de chercher les classiques de la Guerre d’Espagne à la bibliothèque. Homage to Catalonia; L’Espoir de Malraux; Pour qui sonne le Glas d’Hemingway.

Peter Schulz était sûrement conscient de la fondation du Nouveau Parti Démocratique, même peut-être un peu sympathique. Les trotskystes savent que les bolchéviques ont émergé du Parti Social-Démocrate de Russie (ils rejoignent souvent les sociaux-démocrates pour les amener plus à gauche). Mais je ne me souviens pas que nous en ayons parlé, Peter et moi, de l’événement. Sa famille ne semblait pas avoir le background CCFiste qui faisait de l’avènement du NPD la joyeuse continuité que c’était pour moi.

Son style était le style de la colère ouvrière. Il sacrait, il cassait sa grammaire, il lançait des sarcasmes, ça venait de ses racines (ou de son désir d’être ouvrier). Ça m’impressionnait.

Mais ce style me tentait peu. J’étais trop canadien. L’histoire russe était une légende lointaine pour moi, tandis que la tradition CCF me semblait profondément canadienne, immédiate, un produit du North End de Winnipeg et des mines de charbon de l’Île du Cap-Breton. Ça faisait battre mon coeur. Et ça me conduisait vers le Québec, juste de l’autre côté de la Rivière des Outaouais. Je ne connaissais pas le Québec; mais je voulais le connaître (ce désir n’était pas complètement absent chez Peter, car il admirait Bousille et les Justes, un drame de Gratien Gélinas).

Je ne voulais pas changer de racines.

Peter Schultz était mon prof de géographie humaine. Au milieu du Vingtième siècle, il m’enseignait les débuts révolutionnaires de ce siècle. J’avais besoin d’apprendre ces débuts.

Mais mes amis saskatchewanais étaient mon terroir. Mon sol canadien, où je pousserais. Je voyais difficilement une explosion de style Léon-Trotsky se produire dans un pays aussi prospère que le Canada de 1959. Une histoire brave, mais sage, me semblait plus plausible. Une histoire plus de style Tommy-Douglas.

Maintenant, dans le vingt-et-unième siècle, je remercie mon prof (dont j’ai perdu la trace). Et je remercie mes jeunes-canadiens-du-terroir (et j’ai perdu leur trace aussi…).

Retrouvez ici le soixante-huitième chapitre de Roosevelt Avenue.