C’est dans l’espace intime de la Charpente des Fauves, à un escalier du quartier Saint-Jean-Baptiste, que la troupe de théâtre Les Treize présentait Poisson Glissant, une pièce aussi loufoque que profonde. Au rythme des éclats de rires du public, la soirée passe si vite qu’on se dit que nos vies manquent définitivement d’absurde pour être vécues pleinement.

Tout commence par l’inhumation d’un être cher. Une petite boîte qui s’apprête à être enterrée. Ou peut-être submergée, puisque c’est un… poisson qui a droit à des funérailles. Le ton est donné: Poisson glissant est une pièce qui va fleurer bon le saugrenu, l’irrationnel, l’extravagant, et surtout, qui va le faire avec un humour décalé, caustique, et qui pointe parfaitement les failles de notre époque glorifiant le bien-être.

Difficile de résumer la pièce tant les épisodes tous plus drôles les uns que les autres se succèdent. Mais on peut vous dire qu’au sein d’un milieu de travail, plusieurs employés vont connaître des petites crises existentielles, chercher de l’aide, découvrir la méthode du Dr Chang et ses innombrables formules toutes faites, des vérités profondes jolies en surface mais creuses et insignifiantes… Tous vivent une crise, mais celle que Martin (impeccable Martin Sirois) traverse lorsqu’il apprend que tout le monde finit par mourir, même ses grands parents partis pour un grand voyage quand il était en 3e année, prend une toute autre ampleur. Et finit par lui faire prendre conscience que tout ce qu’on lui raconte n’est peut-être pas si vrai. L’absurde, l’étrange, l’insolite et l’abracadabrant envahissent sa vie, pour le plus grand plaisir du public qui ne cessera de rire toute la soirée.

Sachez qu’il sera question de complot, de Renaud-Bray, de bluetooth, de mafia des libraires, de prise du pouvoir, le tout sur un rythme endiablé. Les différents sketchs qui se succèdent sont tous plus savoureux les uns que les autres, mais on vous signale un morceau d’anthologie de Charles-Etienne Pallud en conteur complètement déchaîné nous parlant de l’histoire de Didas Maheux, son cheval, sa fille et le survenant (et son passé simple très créatif), ou encore Léa-Florence Boucher, qui interprète une policière ayant fait un double cursus police-philosophie à Nicolet et qui aime visiblement beaucoup trop Schopenhauer, lors d’un fabuleux épisode de prise d’otages suite à un moitié-moitié qui tourne mal. La versatilité, la polyvalence et la très belle énergie des interprètes doit être soulignée et on espère que cette génération de la relève pourra nous offrir encore beaucoup d’occasions de les voir.

Poisson glissant est une pièce intelligente, bourrée de références, très bien écrite et interprétée. La mise en scène d’Emmanuel Pelletier-Michaud est efficace, avec juste ce qu’il faut de bancal pour accompagner le propos de la pièce. Un propos que l’on peut résumer à la question que pose Martin “Si on meurt tous un jour, à quoi ça sert de vivre?”. Car, dans le fond, si la vie est absurde et qu’elle n’a aucun sens, comment lui en donner un, sans s’immerger dans des solutions simplistes et toutes faites? En attendant de trouver des réponses, Poisson Glissant nous permet de nous interroger face à l’infinie boucle d’absurdité qu’est notre vie en riant à gorge déployée, ce qui fait le plus grand bien. Le plus savoureux des grands n’importe-quoi auxquels on peut assister cette année à Québec, qui nous rappelle que le rire peut adoucir bien des choses. Un seul regret cependant: que la pièce ne joue pas plus que trois représentations!

Informations complémentaires

Texte: François Ruel-Côté
Mise en scène : Emmanuel Pelletier-Michaud
Interprétation: Alexis Toutut, Marie-Pierre Bourget, Léa-Florence Boucher, Martin Sirois, Charles-Étienne Palud, Alice Blanchet-Dionne et Maxime Crépeault.

Les Treize est une association étudiante de l’Université Laval qui permet à des étudiant‧es et non-étudiant‧es de proposer leurs idées et d’expérimenter les arts vivants à travers divers projets.