Le Claridge ou l’histoire d’un site convoité sur la Grande Allée

Silhouette familière de la Grande Allée, l’immeuble Le Claridge trône majestueusement à l’angle de l’avenue Turnbull depuis près de 90 ans. Bien que vénérable, cet édifice patrimonial s’inscrit plutôt tardivement dans le processus d’urbanisation du secteur de la Grande Allée. En fait, Le Claridge est le dernier d’une succession d’occupants sur cet emplacement qui, comme nous le verrons, a été très convoité.

Ce site, propriété des Augustines de l’Hôtel-Dieu depuis le Régime français, intéresse tout d’abord l’armée britannique au début du XIXe siècle. Les impératifs de la défense de Québec, passablement contrariés par l’expansion des faubourgs en haute-ville, incitent les militaires à élaborer un programme d’acquisition foncière[1]. Cela se traduit notamment par la constitution, par achat de baux entre 1822 et 1824, d’une zone non ædificandi (sans construction) entre la rue Saint-Jean[2] et la Grande Allée à l’ouest de la rue de Claire-Fontaine.

Le Bourdon 600×100

Détail d’un plan de Québec en 1879 montrant (en vert) l’étendue de la réserve foncière constituée par les militaires entre la rue Saint-Jean et la Grande Allée. Un terrain similaire fut acquis par l’armée au nord de la rue Saint-Jean. Atlas of the City and County of Quebec, Henry Whitmer Hopkins, 1879, BAnQ, Collection Plans de villes et villages du Québec, G 1144 Q4G475 H6 1879 CAR

Plan indiquant la superficie du terrain vendu par les Augustines de l’Hôtel-Dieu au gouvernement provincial en 1891 et délimité par les points ABCD. Plan indiquant le lot no 4381 du quartier Montcalm, cité de Québec, Elzéar Charest, 1891, BAnQ, Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Québec. Greffes de notaires, CN 301, S351

L’échéance des baux en 1889 redonne le contrôle aux Augustines sur cette réserve foncière. Deux ans plus tard, celles-ci la morcellent en vendant sa portion sud au gouvernement provincial, lequel projette d’y établir l’École normale Laval[3]. Ce plan tombe toutefois à l’eau, ce qui laisse le terrain sans usage[4]. Pas pour longtemps. En 1893, la Quebec Amateur Athletic Association (Q.A.A.A.) loue une partie de la propriété, sur laquelle sera notamment élevé Le Claridge, pour y tenir des activités sportives[5]; l’autre partie est vendue aux Franciscaines, qui y établissent leur couvent.

Plan de la façade de l’École normale Laval, préparé par l’architecte Georges-Émile Tanguay en 1891. Plan École normal Laval de Québec, [Georges-Émiile Tanguay], [1891], BAnQ, Fonds Raoul Chênevert, P371, D832

Le développement immobilier autour de la Grande Allée, accéléré à l’est après la construction de l’hôtel du Parlement, connait une impulsion similaire à l’ouest lorsque le gouvernement fédéral annonce son intention de créer un parc sur les plaines d’Abraham. On peut imaginer les pressions exercées sur la Q.A.A.A. pour vendre un terrain si avantageusement situé, ce qui finit par arriver en 1911.

Photographie du terrain de la Quebec Amateur Athletic Association en 1908. Au premier plan, des personnes répètent une scène en vue d’une activité du tricentenaire de Québec. À l’arrière-plan, on remarque l’église des Franciscaines (à droite), la chapelle des Soeurs du Bon-Pasteur (à gauche) et les résidences bordant la rue de Claire-Fontaine. Quartier Saint-Jean-Baptiste – Grande Allée Est – Tricentenaire . – 1908, BAnQ, Fonds J. E. Livernois Ltée, P560,S2,D2,P91930

En près de 10 ans, pas moins de trois projets domiciliaires sont proposés. Le premier, surnommé The Minto Gardens, prévoit l’ouverture d’une rue privée et l’installation de fontaines. En 1921, le projet a passablement évolué. Les propriétaires Walter Ray et Louis Saint-Laurent cèdent à la Cité de Québec deux nouvelles voies, dont l’une est en fait le prolongement de l’avenue Turnbull; l’autre deviendra l’avenue de la Tour (Louis-Saint-Laurent). Bien que le site soit déjà occupé en 1923 comme le montre le plan ci-dessous, ce n’est qu’à partir de 1924 que le nombre de chantiers augmente substantiellement[6]. C’est dans ce contexte, marqué par le retour à la prospérité, que le projet du Claridge prend forme.

Il ne s’agit pas du premier immeuble locatif de prestige à Québec. En 1911, un tel édifice a été érigé au 580, Grande Allée Est. Près de quinze ans plus tard, un promoteur montréalais avait fait construire le Château Saint-Louis, situé au 135, Grande Allée Ouest. Le succès éclatant de ce projet convainc en 1928 le notaire et investisseur Rodolphe Mackay d’acquérir le site actuel du Claridge et d’y construire, avec des associés, les Appartements Lafontaine[7]. À l’instar du Château Saint-Louis, le nouvel immeuble adopte la forme d’un H afin de maximiser l’ensoleillement des logements. Cependant, les architectes Ludger Robitaille et Gabriel Desmeules préfèrent une ornementation de style Art déco à l’influence baroque du Château Saint-Louis. Tout est prévu pour attirer la clientèle à la recherche de services et de sécurité[8]. La construction de l’édifice est suspendue temporairement à la suite de la faillite, en 1929, des Appartements Lafontaine limitée, l’entreprise cofondée par Mackay. Le bâtiment est renommé à la suite de son acquisition par la Claridge Realty Corporation Limited en 1931. C’est d’ailleurs ce nouveau nom qui apparait à la une du Soleil en septembre 1931[9]. Entrant en déclin dans les années 1960, Le Claridge n’est qu’à moitié occupé lorsqu’un important travail de rénovation et de modernisation est entrepris en 1994. L’ensemble locatif est alors converti en copropriétés.

Plan du terrain de la Quebec Amateur Athletic Association en 1907. On remarque que les terrains situés au nord du terrain font l’objet de lotissement. La “proposed street” deviendra l’avenue Turnbull. Plan showing the Quebec Athletic Club Grounds, Charles-Édouard Gauvin, 1907, AVQ, Fonds Ville de Québec, Q-D4-CC-D00235-P00235-001

Plan du projet The Minto Gardens en 1911. Il existe au moins deux versions de ce projet. L’autre version comporte en outre des terrains de tennis. Plan of the Minto Gardens, Stuart Sterling Oliver, 1911, BAnQ, Fonds Cour supérieure, District judiciaire de Québec, greffe d’arpenteurs, CA 301, S41, D38

Plan du secteur des avenues de la Tour et Turnbull en 1923. Insurance plan of the city of Quebec, Canada, Underwriters’ Survey Bureau, 1923, BAnQ, Coll. Plans de villes et villages du Québec, P600,S4,SS1,D31

Publicité du Claridge parue dans Le Soleil du 5 septembre 1931. Document tiré de « 220 Grande Allée ». Documents historiques numériques, Archives de la Ville de Québec, non daté

Vue du Château Saint-Louis, l’alter ego du Claridge en quelque sorte. (collection de l’auteur, 2017)

Vue rapprochée des bas-reliefs du Claridge, typiques du style Art déco,, Sandra Cohen-Rose et Colin Rose, 2007

Notes

[1] En 1850, l’armée britannique, par l’entremise du Board of Ordnance, détient des biens fonciers couvrant 35% de la superficie de la haute-ville extra-muros. Voir Yvon Desloges, « Les défis urbanistiques : l’opposition entre la place forte et la ville », Québec ville et capitale, dir. Serge Courville et Robert Garon, Québec, Presses de l’Université Laval, p. 150-153.

[2] En fait, cette zone ne comprend pas les lots bordant la rue Saint-Jean.

[3] Les écoles normales, créées par une loi du Parlement du Canada en 1856, étaient autrefois responsables de la formation des enseignants.

[4] L’École normale Laval s’installe plutôt au Séminaire de Québec. Elle y demeure jusqu’en 1900 puis déménage sur le chemin Sainte-Foy.

[5] Dans son guide sur Québec publié vers 1898, Edward Thomas Davies Chambers évoque l’aménagement et l’usage du terrain: «: During the summers of 1893 and 1894, the erection of the grand stand (with seating accommodation of 2,500) the levelling of the grounds and the laying of a safe and fast quarter mile cinder track banked at the corners for running and bicycling were successfully completed and cost together with the ten foot fence some $7,000. In the summer of 1894, too, a neat and comfortable Club House not very pretentious in its style but good enough for the purpose was erected at a cost of $4,000». Voir Edward Thomas Davies Chambers, The Guide to Quebec, [Québec], Quebec Morning Chronicle, [ca 1898], p. 86-87. Ajoutons que la Q.A.A.A. achètera le terrain du gouvernement en 1901 pour la somme de 15 000$.

[6] D’après l’Inventaire des permis de construction des archives de la ville de Québec, 1913-1930, les premiers permis de construction sur l’avenue de la Tour ne sont accordés qu’à partir de 1924. Voir Robert Caron, Inventaire des permis de construction des archives de la ville de Québec 1913-1930 : 32C, Ottawa, Direction des lieux et des parcs historiques nationaux, Parcs Canada, Environnement Canada, 1980, p. 857-859.

[7] Dans la documentation, on trouve également la variante « Appartements Lafontaine-Baldwin ».

[8] Dans le Fonds Raoul Chênevert se trouve une description étoffée des avantages qu’offre l’immeuble.

[9] Le nom actuel apparait pour la première fois en 1931 dans l’annuaire de Québec.


Abréviations des centres d’archives

AVQ: Archives de la Ville de Québec

BAnQ: Bibliothèque et Archives nationales du Québec


Sources et bibliographie

« 220 Grande Allée ». Documents historiques numériques. Archives de la Ville de Québec, non daté.

« Avenue Louis-Saint-Laurent ». Documents historiques numériques. Archives de la Ville de Québec, non daté.

« Avenue Turnbull ». Documents historiques numériques. Archives de la Ville de Québec, non daté.

« Le Claridge ». Fiche d’un bâtiment patrimonial. Ville de Québec, non daté.

« Un terrain de jeu qui disparait ». Le Devoir, vol. 2, no 187 (11 août 1911), p. 3.

BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES NATIONALES DU QUÉBEC. Fonds Raoul Chênevert, P372. Dossier « Les appartements Lafontaine Ltée », D972.

BLANCHET, Danielle. Découvrir la Grande Allée. Québec, Musée du Québec, 1984, 177 p.

CARON, Robert. Inventaire des permis de construction des archives de la ville de Québec, 1913-1930. Ottawa, Direction des lieux et des parcs historiques nationaux, Parcs Canada, Environnement Canada, 1980, 3 v. Coll. « Histoire et archéologie », no 32. (consulté sur nosracines.ca)

CHAMBERS, Edward Thomas Davies. The Guide to Quebec, [Québec], Quebec Morning Chronicle, [ca 1898], IV-127 p. (Il est question de la Quebec Amateur Athletic Association aux pages 86 à 89. Consulté sur Google Livres)

LACELLE, Claudette. La propriété militaire dans la ville de Québec, 1760-1871. Ottawa, Parcs Canada, Ministère des affaires indiennes et du Nord, 1978, VII-139 p. Coll. « Travail inédit », no 253.

NOPPEN, Luc et al. Québec monumental, 1890-1990. Sillery, Septentrion, 1990, 191 p.

PATRI-ARCH. Patrimoine du quartier Saint-Jean-Baptiste, partie sud : histoire de la forme urbaine. Québec, Ville de Québec/Centre de développement économique et urbain/Design et patrimoine, 1997, VI-198 p.

PATRI-ARCH. Patrimoine du quartier Saint-Jean-Baptiste, partie sud : répertoire des propriétés. Québec, Ville de Québec/Centre de développement économique et urbain/Design et patrimoine, 1997, V-264 p.

QUÉBEC (PROVINCE). DÉPARTEMENT DES TRAVAUX PUBLICS. Rapport général du Commissaire des travaux publics de la province de Québec. Québec, Imprimeur de sa Majesté la Reine, 1891-1894. (consulté sur le site de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale)

 

Par | 2017-07-08T12:43:17+00:00 03/07/2017|Catégories : Histoire, Histoire et patrimoine|Mots-clés : , |4 Commentaires

À propos de l'auteur :

Jérôme Ouellet
Je suis historien et archiviste de formation. Ayant notamment travaillé auprès de l’Assemblée nationale et du ministère de la Culture et des Communications du Québec, je m'intéresse particulièrement à l’histoire du patrimoine et de l’urbanisme de la capitale. J'anime depuis 2014 un blogue de vues anciennes qui retrace cette histoire.

4 Commentaires

  1. Lindsey Michaels 30 juillet 2017 à 17 h 26 min- Répondre

    J’ai adorer votre post. Je vais le partagé a mes amis sur twitter. Je suis certain qu’il vont l’aimer. Merci

  2. Jean Dorval 14 juillet 2017 à 9 h 22 min- Répondre

    Très très intéressant! J,ai appris des paquets de choses?

  3. A ancrée. Pomerleau 3 juillet 2017 à 10 h 59 min- Répondre

    Très bon article éclairant!

  4. […] Fruit d’une collaboration avec le Bourdon du Faubourg, ce nouvel article porte sur l’histoire du site sur lequel s’élève de nos jours Le Claridge. […]

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